* * *
16. Par-delà le papier lisse du journal
il lève vers le regard sombre
ses yeux emplis d'incompréhension.
Mais que sais-tu donc de ma vie
et de mon œuvre ?
Tu n'en connais que la face émergée
celle que j'ai daignée
te présenter !
Sais-tu que pour une page de moi
que tu as eu loisir de lire
il en est resté des dizaines
- peut-être même des centaines
dans l'ombre de mon sein ?
Pour une page donnée en pâture
au monde qui ne voulait pas de moi –
pour une page accouchée nue
et présentée à bout de bras
à la foule assemblée du peuple
combien de mort-nées?
combien d'avortées ?
combien de sacrifiées
gaspillées
gâchées en pollutions
sur le froid carrelage de la vie vulgaire ?
Toi qui prétends connaître mes œuvres
sais-tu le labeur
le long travail de l'intérieur
les douleurs parfois de prégnance
l'inquantifiable masse de copeaux
nécessaires à la prise en forme
de la moindre de ces statues
dont tu admires la finition ?
Comment pourrais-tu voir quelque continuité
dans la suite de mes témoignages
quand tu ignores
tout bonnement
ce qui entre eux a pu surgir
quelles furent mes peines, mes joies
ou mes malheurs
mes rages dedans, mes coups de tête
ou mes amourachements ?
Que sais-tu de ma vie, oui ?
– et je ne parle pas de cette vie imaginée
ou romancée
tronquée
bâtie de fragments éphémères
dont le savant nom grec signale déjà l'imposture –
non,
je parle de l'existence
de la quotidienneté
de cette routine qui vous assomme
de ces longs jours passés d'ennui
des contingences et des aléas
qui sont le lot de tout être humain.
Ce que tu nomme ma "vie"
ce que tu appelles mon "œuvre"
ça n'est jamais
– tout bien pesé !
qu'une parmi les multiples facettes
formant cet appareil compliqué
qui charrie depuis sa conception
jusqu'à l'achèvement de sa déliquescence
cet animal dénaturé
que vous nommez homo sapiens…
Alors, de grâce !
cesse de te répandre
dans les pages des magazines
en hagiographe de ce que tu connais moins
que tout ce que tu en ignores !…
17. Le journaliste secoue la tête :
ça n'est qu'une hallucination,
un
transfert !
Un poète ne peut parler
à travers les lignes de mon article !
Je sais bien qu'ils possèdent
une face mystique
un côté onirique
un tour surnaturel
ou peut-être magique –
mais tout de même !
Pinçons-nous :
j'ai dû m'assoupir !
Et cependant ne croit-il pas lui-même
par le labyrinthe des lignes
pouvoir concentrer et capter
l'essence de celui qu'il lit ? –
18. Mais voilà que s'étend
jusqu'aux confins du monde
connu ou inconnu
comme s'étend de l'oiseau l'aile
pour repousser l'air dessous lui
comme s'étend la mer étale
léchant le sable de la plage
et s'en éloignant d'autant plus
comme s'étend le bras
pour protéger le corps fragile
comme s'étendent les nuages
dont le ciel bleu chauffé à blanc
mais sans comme eux se liquéfier
se laisser noyer par l'ardeur
de l'azur –
du levant au ponant,
du nadir au zénith,
les longs tentacules filiformes
étendent leur absence d'ombre,
de Kuala Lumpur à Londrina,
de Wellington à Spendora
ou d'Aberdeen en Ouganda –
sur l'ancien monde et sur le moins
au-dessus des villes
par-delà les campagnes
sur Babel comme sur Sodome
chez les primitifs et les décadents
sur la terre et sur la lune
au cœur de leur étoile
au-delà de Pluton et de la voie lactée
jusqu'aux confins du monde
connu ou inconnu
s'étend pour s'en accaparer
s'en imprégner
en vivre
le spectre infini
la Conscience ?
la ψυχή, le Ka ou le Ba,
l'atman, l'anima ou le Ça
du Poète penche sur sa feuille
en train de recréer le monde
en trois, en sept ou en cent jours
il dit la lumière sera
et déjà la lumière est là !
pauvre corps fatigué
animé par son zèle
las de porter en lui
τά παντά τού κοσμού
frêle carcasse éphémère
particule d'étincelle
d'étincelle de l'univers !
d'où déborde jusqu'au néant
jusqu'au chaos
jusqu'à l'avant inatteignable
de la grande déflagration
une aura
un halo
une Présence
un corps astral
quelque chose de si
ténu
de si fin
de si pur
de si indicible
comme un geste qu'on croit
saisir au coin de l'œil
que dans la nuit des temps de l'Homme
jusqu'à celle de la Confusion
universelle
personne n'aura pu
de tous ceux qui l'auront tenté
approcher
contempler
définir encore moins
de manière approximative
et qu'on aura nommé
en tant de milliers de langues
en milliers de noms arbitraires
et parfois fantaisistes !
Là, assis,
courbé sur son labeur
sa main retenant sa tête
lourde de tant de vide
comme un étai le mur de la maison abandonnée
et l'autre maintenant la plume
ou la pointe de son crayon
vive, leste, agile et nerveuse,
voyez, venez !
mirer et admirer
le poète asservi à l'œuvre
et cherchez à discerner
flottant dans la pièce obscure et muette
les volutes évanescentes
de la fantasmagorie éthérée
de l'infinité de son âme !
19. Voilà le mot lâché !
– Es-tu si sûr de ton effet,
imbécile ?
(1)Et puis, quel mot ?
Puisque depuis que l'homme est homme
tant de mots nommèrent la chose ?
Il faudrait parfois être sûr
de ce que l'on avance
tout en ayant conscience que
c'est impossible.
L'âme, ainsi, serait mise à nu
mais qu'est-ce, l'âme ?
L'on ne sait si l'esprit
peut vivre sans le corps
car ceux qui le sauraient
ne peuvent nous le dire
apparemment.
Mais s'il en est ainsi
l'âme chez certains
est cette part sombre
– ou resplendissante
qui ne participe pas du cerveau
n'en dépend pas
et du corps se détache
au moment du trépas.
Mais pour l'autre elle est
cette portion immarcescible
incorruptible
et qui viendrait d'en-haut –
cette nephesh insufflée
dans la narine d'Adam –
infime part
du Ruach Elohim –
lot divin, donc.
Pour d'autres
elle est le siège de l'amour
des sentiments
ce que l'on continue de nommer le cœur
tout en sachant qu'il ne se peut trouver
au-dedans de ce muscle.
Certains diront qu'elle est
cette âme
l'un des principes de l'esprit de l'homme
celui le plus caché
le plus secret
et le plus important
celui sans qui nous ne serions
pas différents de nos cousins bestiaux –
Ah ! l'on sait bien ce qu'est le corps :
on peut le voir et le toucher
et la science aujourd'hui le sait analyser !
(sans parler de le reproduire…)
L'on sait aussi ce qu'est l'esprit
bien qu'ignorant comme il fonctionne
précisément.
Mais pour l'âme ?
Allez donc voir un prêtre ou un rabbin,
un brahmane ou un uléma,
un chaman, un druide, un lama,
un guru, un mage, un devin,
chacun d'eux se fendra de sa propre version
e vous ne saurez pas, de tous, qui a raison !
Un fait, pourtant, nous semble reconnu
au sein de chaque tradition
savoir :
ça n'est qu'au bénéfice
d'une solide discipline
d'introspection
que l'homme peut saisir
même si c'est un peu
le Pourquoi de son être
ce que nous nommons l'âme.
Comme si notre vie mondaine
masquait notre être véridique
comme si l'être humain n'était
par conséquent
pas destiné à cette vie qu'il aime
pourtant
avec un tel acharnement parfois
que le matérialiste qui ne voit
pas plus loin que le bout de son bras étendu
réfute l'existence de cette entité
et s'en moque
et de ceux s'acharnant à la voir !
Mais pourquoi lors tant de personnes
se sentent-elles déracinées
inadaptées ou décalées
pas faites en un mot
pour cette existence terrestre ?
Et sans elle
sans notre âme
que serions-nous de plus que l'animal
notre esprit nous servant
– plus qu'à la création –
presque exclusivement
à la destruction et au mal ?
Ainsi, oui, c'est fatal :
il faut que nous ayons une âme
sans quoi tout est perdu
et il ne reste plus
qu'à suivre le troupeau aveugle…
20. (
Scène de guerreLa pie a voulu picorer
dans le cerisier du jardin
mal lui en prit !
elle n'a rien pu faire
contre le commando de tourterelle :
elle a dû battre en retraite –
et depuis
deux sentinelles
montent la garde
contre toute nouvelle
tentative d'intrusion !)
21. "Croire, croire que ce soir
peut-être ça viendra"
(2)Je ne sais pas la continuité
entre ce vieil adolescent qui épanchait son cœur dans ses cahiers
et cet homme adulte, sur le déclin, au cœur tari,
qui ne parvient pas à sentir pourtant
qu'il n'est plus cet adolescent !
Il y a comme une rupture
entre le temps et lui
comme une faille, un fossé,
une crevasse –
Oui, bien sûr,
il y a trente ans (ou presque)
il découvrit que le stylo pouvait servir à autre chose
que recopier cent lignes
et, peu à peu, s'éveilla en lui
comme un désir de confier au papier
ce je-ne-sais-quoi qui le hantait –
ou, bien plutôt
tout sauf ce je-ne-sais-quoi
s'enroulant dans la feuille comme on se dissimule sous un masque !
et, peu à peu, cet attrait pour les mots
devint hémorragie
il ne pouvait plus s'arrêter
du matin au réveil jusqu'au soir au coucher
il griffonnait ses jours en marées incompréhensibles
à la recherche de lui-même
usant de mille subterfuges pour n'y parvenir –
Comme une arête en travers de la gorge
il sentait en lui une gêne qu'il ne pouvait décrire
ni même situer.
Se disant que le temps ne pouvait qu'arranger les choses
il bavait de plus belle sur ses pages
composant prose et vers
qu'il aurait bien trop honte aujourd'hui d'exposer !
Comme une tour d'ivoire qui s'emplirait d'un pus qu'il faudrait bien évacuer.
Sa vie se résumait à l'ouvrir du cahier
lieu idéal de cachette
s'isolant du monde, y coupant les liens,
bien que les rares fois où il lui arrivât de le voir
ce fut précisément par les carreaux imprimés sur la feuille –
ça n'est qu'un paradoxe de plus…
Ce n'est que bien plus tard
apprenant à calmer les mots, à en capter le flux,
qu'il put se dire "Poète !"
sans se mentir
ni vouloir autre chose
que l'écrire dépouillé
de tout le romantisme adolescent
les chimères et les visions
d'œuvre imprimée, primée
– non tant la renommée que la
reconnaissance !
Oui – c'est plus tard qu'il comprit
que ce qui importait le plus
ce n'est pas être aux yeux des autres
mais aux siens propres –
s'accepter pour l'être par ses semblables –
conseil que dans son arrogance
ou dans son – innocence ?
il n'avait pas voulu entendre
de ses amis (d'alors) –
tout en subodorant
sans pouvoir en prendre conscience
la pertinence de leur dire
(3) –
Sans doute, peut-être, à l'époque
pensait-il le poète
ne pouvoir être que faussé
tortueux
incapable de se pénétrer
dans le séculier –
expliquant – excusant !
ses défauts, ses carences, ses impérities
par le statu de ce qu'il croyait être
syllogisme vicié
à la recherche de soi-même
là où il désirait qu'il fût
non où il se trouvait –
prenant la pose de ce qu'il voyait
au reflet du miroir déformant
de l'azur de ses yeux
pour mieux dévier le naturel
au prisme de l'apparence…
nécessaire enfance malheureuse
du poète maudit poursuivant son ombre
au lieu de regarder celui qui la projette !
tout était prétexte
à mascarade –
ce qu'il aura fallu de péripéties,
de détours, de virées,
de déviations, d'évitements,
de dévoiements et de déviances
pour fatalement parvenir
du triste enfant déraciné
à cet adulte démembré
tentant tant bien que mal
de rapatrier ses parties !
Ce qu'il aura fallu de temps
combien de ces années précieuses
pour somme toute ne passer
que du fatras adolescent
à la conscience pré-mature
de ce que pourra devenir
l'être qui se terre en arrière de soi !…
22. Un temps gris parfois vous inonde
comme fait le soleil renaissant du printemps
éveillant en vous une humeur enfouie
souvenir oublié d'un bonheur du passé…
Elle a sa propre mémoire
cette âme énigmatique
qui se tapit en nous
parcourant le cosmos
don de Prométhée
bien plus précieux que le feu
qui seul nous distingue
de l'humble punaise –
dans l'ouragan du temps qui s'enfuit
l'homme cherche la racine
où s'agripper –
vénération des ancêtres
(quel vertige que de remonter
le long des branches de cet arbre
dont l'on est l'ultime surgeon !)
adoration de la progéniture
tout ce qui peut nous ancrer
tout ce qui peut nous perpétuer
sur cette maudite terre !
Nous cherchons au-dehors
dans ce qui nous est adjacent
de quoi nous (r)assurer
dans un maelström
où nous avons été jetés
sans imaginer un instant
que le salut
puisse résider
tout simplement à l'intérieur –
comme en quête du chat égaré
on arpente le quartier alentour
alors que le maton épuisé
s'est assoupi derrière le four…
L'âme pourtant parfois
se révèle à l'homme aveuglé
en un assaut de lucidité –
comme un relent de déjà-vu
un spectacle plus clair que les autres
mais il ne sait pas
le reconnaître –
retombant derechef dans sa cécité –
quelque fois ce peut être en rêve qu'elle s'adresse à nous –
ou bien encore
dans le pépiement d'un oiseau.
(Ce n'est sans doute pas un hasard
si la mythologie chrétienne
a figuré le Ruach Qodesh
sous la forme d'une colombe.)
23. Toujours en questionnement
toujours curieux –
Remettant constamment tout
en question (?)
car, jamais, rien n'est établi
–
le repos entier est la mortvibrion trublion
tourbillonnant
tout tourne tout s'agite
la science moderne
qui parfois s'égare
a donné raison à Pascal :
notre vie est dans le mouvement (4)même si quelquefois
il peut vous sembler en désordre
inutile ou
stupide ?
C'est évident :
l'assise n'est pas
la position qui sied le mieux
à l'homme !
Les gens vontLes gens viennentles lient se font et se
défont
comme les connexions
au-dedans de notre cerveau.
La vie est un flux pérenne
dont il vous faut dompter les assauts.
Given lifeil faut la mériter
– la méditer –
savoir l'apprivoiser
en comprendre les rythmes
pour en harmonie s'immiscer
dans sa funèbre danse –
car, bon, itération :
donnée pour n'être que reprise…
Appréhender la vie
saisir son mouvement
sa circulation chaotique
pour s'y mêler
(vivre vraiment)
afin que notre parcours
n'imite pas le vol calamiteux
des mouches !
24. Dans la sombre fulgurance de l'orage
à la fraîcheur ravivée de l'été
pourquoi donc aurais-tu le regard
tourné vers l'abîme de ton cœur ?
Etait-ce le relent en arrière de la gorge
de la béance des journées manquées
ou l'amertume encore une fois
d'avoir campé un personnage ?
Mais en es-tu si sûr ?
N'est-ce pas le retour du bâton
le contrecoup
le choc en répercussion
ou simplement la négation
de ce qu'en toi tu sais véridique ?
La vanité des gouttes
qui roulent sur le pavé
n'est, tu le sais, qu'une apparence :
rien ne se perd de ce qui vient des cieux !
Ne t'oublie pas
et ne renie ce que
tu as fini par admettre.
Forcément le conteur
porte un masque de fausseté
comme ces animaux imitant
les parures de la nature
pour s'abriter du prédateur.
Ainsi,
sous la beauté des mots
qui s'écoulèrent de la plume
il te faut rechercher le fond
sous le masque le vrai visage
et non saisir le propos à mi-mots
mais dans leur plénitude :
que la position de lecteur
ne soit pas pour toi un confort
mais qu'éveillé à ton tour tu deviennes
un faiseur !…
25. Tu ne peux durer toujours
– c'est impossible !
et ceux que jadis tu convoitais
sans véritablement les désirer
te sont désormais interdits
inaccessibles !
Nihil sub sole novum
(5)il y a cependant
un temps pour tout
pour toute chose
sur cette terre !
(6)et ce pour quoi ton âme vibre
n'est pas destiné à ton âge !
Et pourtant
ça n'est pas de ta part de la perversité
ce ne sont pas des attirances déplacées que les tiennes
la nature n'a pas fait
qui ou quoi que ce soit
inadéquat, inopportun
c'est simplement qu'une partie de toi
a été retardée dans sa course
et que tes sentiments immatures
ne siéent pas à ton esprit (d')adulte
à ton corps dégénérescent –
Dès lors te faut-il accepter
la flaccidité pour lot
cesser de dévorer des yeux
tous ces corps jeunes et beaux !
Oui, mais, oui, mais !
Combien de personnes par an
s'en vont au Musée des Offices
pour admirer ce corps parfait
se rassasier de ses délices ?
Car je ne fais rien d'autre – hypocrite !
qu'admirer de l'évolution
les plus parfaites réussites !
26. Apaise-toi mon âme
(7)sèche tes larmes intérieures
il ne t'est pas de raison de pleurer
ni pour te sentir alanguie –
laisse donc le Ciel s'épancher
il a lui sujet à le faire !
Et laisse à tes morts leur paix
(8)à tes morts et tes morts vivants
qui n'ont que faire de tes regrets !
Allez ! Lève-toi et brille !
27. Je ne cherche plus les mots
mais au travers d'eux
dans leur silence
ou leur retentissement
sans savoir quoi
mais qu'importe de trouver
ce qu'il faut c'est chercher
et chercher encore
chercher pour avancer
chercher pour ne pas stagner
ne pas végéter
pour se sentir vivant
dans son corps
plus seulement dans sa tête
se sentir dans le monde
comme ces montagnes placides
comme l'eau qui se fraie un chemin
entre les rochers jusqu'à la mer.
Les mots, non plus seulement des mots :
translation du réel sur la feuille
pour se prouver qu'on existe
s'en persuader
non plus partir en philosophie
questionnement sur l'essence de l'être
peu importe la finalité
il sera temps plus tard de se harceler de questions
– sinon, eh bien tant pis !
non: simplement s'ancrer
se faire et s'admettre humain
parmi les humains et pareil à eux
semblable sinon identique
le pourquoi, le comment attendront notre quête
il sera temps plus tard – sinon tant pis
ce qui compte c'est la présence
l'être au monde en sa plénitude…
En vérité je vous le dis
je suis vivant parmi les vivants
ne plaise aux dieux, selon mon espèce
(et foin de vos écoles de pensée !)
28. Alma mater – pater spiritus ?
le poète serait à l'âme
ce qu'est le philosophe à l'esprit
– et le physicien au corps ?
ses yeux :
une porte ouverte sur un monde
méconnu de l'homme ordinaire.
Ce qui semblera prétentieux
à qui ignore que cette vision
ne se fait trop souvent qu'au détriment de l'autre
celle qui est de la norme
ainsi, oui
certains poètes sont des fous
(et/ou certains fous des poètes)
d'autres n'ont pas d'alternative
que de le devenir
et certains, pour ne pas,
préfèrent fuir loin de ce qu'ils
ne perçoivent pas
comme le commun des mortels.
29. Et filius –
Parfois, dans la nuit
un cri qui ne servait à rien
retentissait comme un appel
d'un homme perdant pied
aspiré vers un inconnu
qui – forcément – fait peur.
Mais comment comprendre
lorsqu'on est enfant
comment saisir le concept
d'une vision différente
quand il est déjà difficile
d'appréhender les choses environnantes ?
Il vous semble distant
indifférent à l'alentour
parce qu'en réalité son esprit
contemple une autre dimension
ni meilleure ni supérieure
tout simplement
étrangère…
30. Or, soyez indulgents
pour ses errements
en ce jour sombre d'ombre(s)
où le gris transpercé
de flèches noires
dévoile les flancs
du firmament.
Dans la tiédeur du jour déclinant
d'Apollon l'offre chaleureuse
Flore assoupie recouvre de sa danse
aux sons des trompes de Borée
quand soudain toute bête fuit
selon son abri
devant les sanglots d'Amalthée.
Mais la nourrice ne pleure pas
longtemps les escapades juliennes
de son seigneur qui déjà revient
les plumes en bataille
ou l'or gouttant de son front
et rejoint en son lit
Héra ou Ganymède…
Alors si coule l'hydromel
une larme en suffira
pour l'enivrer
– pauvre terrien !
plus puissante que tous
les psychotropes sous le ciel
aussi ne vous étonnez pas
si face à la mer étale
il dit : "vague !"
et s'égare
impertinent
dans le moutonnement gris et blanc
de la stratosphère hermétique
réfléchi au miroir immobile
de ses pensées.
Il n'est pas fou s'il erre
et se perd
aux méandres léthaux
de l'absence
pas fou comme vous l'entendez
pas à lier ni aliéner
sans fil c'est qu'il cherche
à retrouver Thésée avant qu'il n'assassine
le fils de Pasiphaé
Car voyons, n'est-ce pas plutôt la Sphinge
qu'il faudrait supprimer ?
Alors disparaîtrait l'énigme
anti-gonique
et nul besoin de suivre à l'aveugle
les circonvolutions du donjon
à la recherche enfouie
du trésor du dragon !
et tant pis pour Ismène,
sa sœur…
qu'elle reste à l'état d'ébauche
avec ses frères
les Moires n'en tisseront pas
l'écharpe d'Isadora…
et plutôt qu'un funeste cortège
macabre
que Thèbes se réjouisse
en une fête aux relents
émoustillant les divines narines
blasées de tant de nectar !
Pardonnez-lui par conséquent
ses inconséquences
dites-vous qu'en ses propos confus
et décousus
se cache peut-être
la vérité nue dans son puits
les yeux bandés comme la Justice
mais la bouche édentée béante !
Cherchez sous le fatras des feuilles
l'insecte aux longues antennes
trônant sur le piège sucré
noir et majestueux
insensible aux cris des enfants
en ce jour de fière patrie
dans le calme relativisé
par l'expectative
viendront assez tôt les flonflons
et les pétarades !
Soyez, vous, cléments
pour le dément
ne jugez pas trop vite !
N'a-t-il pas toujours préféré
aux pédagogues
Pylade ou Patrocle ?
Le condamnerez-vous pour cela ?
Eût-il mieux valu qu'il fût
ευ-Κλίβης
plutôt que le mauresque
Alexandrin ?
Vous battez le pavé
toquez aux fenêtres
ameutant les chiens
plutôt que les loups
hâtant la Révolution
mais à bon chat
bourgeois et demi !
ça n'est jamais qu'un tour
complet sur soi-même –
n'alarmez pas la populace
contre Véga et Maldoror
n'envenimez les âmes innocentes
par vos convictions sans preuves !
n'échauffez pas au pogrom
de ce que votre esprit endormi
ne cherche pas à comprendre !
Laissez aux morts la paix
(8)et à la vie sa latitude…
(au poète sa solitude)
n'exhortez pas la foule indolente
au massacre au meurtre au chaos
nulle oppression nul préjudice
ne peut justifier une guerre !
Fallait-il honnêtement qu'Oreste
vengeât l'infanticide
se faisant à son tour sujet
matricide à rétribution ?
Au diable Baal-Zeboul
le seigneur des mouches !
Toutes ces œuvres à Octobre
en bloc ou en maïeutique
nous les voyons, hélas, avec un œil désabusé !
Au diable aussi l'homme en acier !
N'allons pourtant pleurer pour les cœurs
en solitude énamourés :
ils le font assez pour eux même !
Acceptez cependant je vous prie
sans nécessairement chercher le pourquoi
que son alerte main droite
s'agite pour d'autres passions
que les vôtres –
que son cœur et ses membres s'émeuvent
pour une autre forme de beauté
sans le nommer selon vos critères
qui pour communs ne sont pas
universels –
Oui, laissez-le parcourir
les couloirs et les galeries
de son propre labyrinthe
en quête du monstre tapi
et narrer ses més-aventures
avec ses mots qu'ils sonnent faux
à votre oreille inhabituée
et – assis dans la nuit
sous l'œil vermeil aphrodisiaque
portant à ses lèvres sa croix
de Malte peut-être
mais certainement pas d'André !
s'enivrant des odeurs qui affleurent
et du chant mêlé des grillons
et de la pierre de lune
l'ombre d'Hypnos le disputant
à celle du cerisier et du cèdre
le faible lumignon humain
rivalisant moins bien que mal
avec le clignement de la première étoile
attirant de surcroît les piqûres
qui n'aiguillonnent pas l'imagination
mais l'irritent !
l'aidant à grand peine
à circonscrire le papier
qui s'emmoite
comme le bleu de la nuit s'obscurcit.
Têtu
il lui faudra pourtant bientôt céder
et si ça n'est pas le sommeil
ce sera le rêve éveillé !
En attendant, esprits critiques,
laissez-le savourer
la sereine tiédeur
de son Hespéride !…
_____
Notes :
(1) "Tu es un imbécile qui fait de l'effet" Paul Valéry, Ego Scriptor
(2) Nathalie-Véga Goletto, Débordements.
(3) "You can never expect the others to accept yourself since you yourself don't accept your existence with its good and bad qualities," (Tu ne peux jamais demander aux autres de t'accepter tant qu tu n'acceptes pas toi-même ton existence avec ses bon et ses mauvais côtés) Φωτεινη Μπουφιδου, Lettre.
(4) Blaise Pascal : "Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort." Pensées, 129 (Bruns.)
(5) "Rien de nouveau sous le soleil" Ecclésiaste, 1,10.
(6) "Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel." Op. cit. 3,1.
(7) "Ruhe, meine Seele" Karl Friedrich Henckell. (Richard Strauss, Vier Letzte Lieder, Op. 27, N° 1.)
(8) "Lascia ai morti la pace!", Lorenzo Da Ponte, Don Giovanni, Acte II, scène 3.