mercredi 12 mars 2008

Quenines


mai, juin 2007



Quenine (1)
Poème de n strophes où chaque strophe a n vers terminé par les mêmes mots-rimes qui se déplacent selon la permutation suivante :
un mot qui est à la place p, pour p D n/2, vient à la place 2p et un mot qui est à la place p → p P n/2, vient à la place 2n + 1 – 2p.
Atlas de Littérature potentielle III, 4.2.


* * *


1. Perceval
Sextine

I
Je suis le chevalier vermeil
Celui qui parcourt sur son cheval blanc
La combe la plaine insouciant du temps
Qui passe ou qu'il fait je m'en vais courant
Après la chimère coupe d'argent
Qui a recueilli le sang de merveille.

II
Je suis le page de merveille
Qui cherche incessant le vase vermeil
Ou s'est mélangée la larme d'argent
De la pure dame au visage blanc
A la sainte humeur outre le courant
Incommensurable de notre temps.

III
Je suis le messager d'un temps
Où l'ombrée du mont cachait des merveilles
Où de douces fées jouaient au courant
D'un fleuve mêlé de glauque et vermeil
Où les demoiselles vêtues de blanc
Ne voulaient rien tant qu'un collier d'argent.

IV
Je suis l'homme au heaume d'argent
Encore un enfant pour un peu de temps
S'en allant par tout le grand pays blanc
Rechercher la merveille des merveilles
Le hanap en or serti de vermeil
Tantôt cheminant et tantôt courant.

V
Je suis le fantôme courant
D'air paré de son armure en argent
Sans peine partant dès l'aube vermeille
Ni fatigue par beau ou mauvais temps
En quête de la plus pure merveille
Insaisissable à qui n'est pas tout blanc.

VI
Je sui le beau chevalier blanc
Sur mon destrier rapide courant
Rencontrant de-ci démons ou merveilles
Découvrant de-là trésor ou argent
Jouvenceau pour l'éternité des temps
Quêtant sans répit le vaisseau vermeil.

VII
Envoi
Chevalier vermeil tu cherches merveille
Vainement courant à rebours du temps
A défaut d'argent tu perds ton val blanc.

20/05/07


* * *


2. Regarde…
Quartine

I
Regarde, il n'est d'extrémité
Comme celle de la mort ;
Il n'est frayeur, il n'est douleur,
Il n'est crainte ni effroi.

II
Oh comme il doit y faire froid
Dans ce néant limité,
Où tout n'est rien, où tout est leurre,
Où le froid même ne mord.

III
Il n'est rien de pis que la mort,
Que son impavide effroi ;
A quoi nous sert tant de douleur
Face à cette extrémité ?

IV
Mais face à la vie limitée,
Aucun regret, ni remords,
Uniquement l'ennui des heures
Dans un monde bien trop froid –

Idem


* * *


3. Mon amour, ma haine…
Quintine

I
Mon amour, ma haine, ma vie
Dans ce passé lointain qui ne me fut
Qu'escale abandonnée à ce délit
Du corps roide mannequin mis à nu
Quand l'âme effarouché reste tapie.

II
Corps dénudé sur le tapis
Dont seule la poitrine semble en vie
Offert sinon ouvert au premier nu
Au premier amant celui que tu fus
Maître de la science obscure des lits.

III
Ce qui se lace se délie
Un jour c'est ma faute mais de ta pi-
Tié je n'ai voulu et tout en m'enfu-
Mant j'ai poursuivi ma trisotte vie
Faite de départs et de retenues.

IV
J'ai bien d'autres amours connues
Mais aucun n'a eu la forme déli-
Mité de celui que tu m'a servi
Dans le cadre d'or d'un boudoir tapis-
Sé d'une jeunesse qui plus ne fut.

V
Mais sans regret de ce qui fut
J'adresse ces mots au jeune ingénu
Dont le souvenir restera tapi
Au fond de mon cœur tel un pieu délit
Commis à l'époque d'une autre vie.

VI
Envoi
C'est pour toi qui fus un jour dans ma vie
Porteur d'or délice encore inconnu
Et reste en mes rêves tapi.

Idem


* * *


4. Misère de l'homme…
Sextine

I
Misère de l'homme sans lieu :
La vie se vide de son néant
Les jours écoulent leur flot de rien –
Chaque seconde avec le son creux
De la suivante résonne en vain :
Est-il trop tard pour moudre le grain ?

II
Constance de l'homme chagrin :
Il n'a de compagnon à cent lieues
Alentour pour partager le vin
De l'amitié car il est né en
Pays de solitude et au creux
De son cœur il ne reste plus rien.

III
Désespoir de l'homme de rien :
Comptant son pécule grain à grain
Dans un grand coffre qui sonne creux
A peine empli – pour lui aucun lieu
N'est trop peu cher, il fut ruiné en
Naissant déjà au fond du ravin.

IV
Evidence de l'écrit vain :
Car aucun mot ne peut dire rien
Du for intérieur plein du néant
De la condition de l'homme – un grain
De sable suffit pour que n'ait lieu
Aucune joie ni bonheur ocreux.

V
Portrait de la douleur en creux :
Aucun aruspice aucun devin
N'aura pu prédire en son milieu
Ce destin valant rien moins que rien
Désert vaniteux où pérégrin
L'on s'en va maudit roi fait néant.

VI
Homme sans être ni néant
Dont la vie stérile vide creux
N'offre aucun rayon n'offre aucun grain
De beauté de soleil, il n'advint
Au blême fantôme jamais rien
A aucune époque, en aucun lieu.

VII
Envoi
Vers toi de ce lieu de néant
Je crie dieu creux et dieu de rien
Mon ténébreux et vain chagrin.

21/05/07


* * *


5. Nirvârne
Sextine

I
Quand l'œil s'ouvre sur le monde
Après maint effort austère
Et qu'il regarde à la ronde
L'inconnu de cette terre
Il constate que le rien
Est de l'être le seul bien.

II
Il découvre alors combien
En cette existence immonde
La condition de terrien
Dont on veut faire mystère
N'est que fable délétère
Illusion et folle fronde.

III
Est vain le courroux qui gronde
Vain l'espoir et vain le bien
Et le trésor que l'on terre
Vain pour la vie outre-monde
Et plus que vain le clystère
A la faute du vaurien.

IV
Le sarcopte le saurien
La libellule et l'aronde
N'ont pas moins de ministère
Ici-bas que l'amphibien
Ou que le maître du monde
Parasite de la terre.

V
Aucun de vos phalanstères
Ne se peut targuer de rien
Savoir de fixe du monde
Puisque rien de cette ronde
D'illusoires amibiens
N'a de réel caractère.

VI
La douleur est seul critère
Que l'on subit solitaire
Mais endurant mal ou bien
L'homme jamais ne fait rien
Qu'épancher son âme ronde
Sur la chimère du monde –

VII
Envoi
Il faut s'affranchir du monde
Jeter notre fripe à terre
Reconnaître en Soi le rien…

22/05/07



* * *


6. Du plus profond d'un sombre cauchemar
Sextine

I
Du plus profond d'un sombre cauchemar
Surgit dément le monstre de la mer
Désarçonnant l'homme en train de dormir
Désespéré hurlant son nom Timor
En projetant son ombre sur le mur
Et son venin encre de sa tumeur

II
L'homme soudain se réveille et demeure
Un court instant comme au fond d'une mare
Se débattant dans l'horrible saumure
De son linceul de solitude amère
Mais le voilà déjà fier matamore
Qui se redresse et au miroir se mire

III
Car dans la vie où ses parents le mirent
Il le sait bien que les hommes se meurent
Œuvrant toujours sans qu'on se remémore
Leur vain labeur et quand leurs vies démarrent
Ils ne sont rien que les défunts qu'aimèrent
Ceux dont les noms dans l'éther se murmurent

IV
Ainsi va-t-il paré de son armure
Sans regarder vers l'impossible mire
Ignorant la fatalité primaire
Qui fait que rien sur terre ne demeure
A moins de croire à tout le tintamarre
De ceux qui crient leur candide oxymore

V
Il vit sa vie sans penser à la mort
Au crâne grimaçant sur ses fémurs
Le jour succède au jour lundi à mar-
Di sans que rien ne le fasse frémir
Et quand le noir menace son humeur
Il l'évacue comme déchet en mer

VI
Mais quand la nuit tombe sur l'éphémère
Il lui faut bien relâcher bride et mors
Dans le sommeil alors une clameur
De korrigans de diables de lémures
La vérité ultime vient vomir
Dans son cerveau libre de ses amarres

VII
Envoi
Ainsi la mère en un vieux cauchemar
Ainsi la mort avant de s'endormir
Et la rumeur éclatant sur le mur –
10/06/2007


* * *


7. Je fume et je bois
Sextine

I
Je fume et je bois
J'écoute la voix
Qui de l'intérieur
Nous ouvre la voie
Vers l'orée d'un bois
D'ombre et de fureur.

II
Et dans la fureur
Du fond de ce bois
Le cerf aux abois
Fait tonner sa voix
Sur la lente voie
Du bois intérieur.

III
Dans cet intérieur
De nuit de fureur
De folie j'envoie
Mon âme de bois
Et mon cœur sans voix
Tout au fond du bois.

IV
C'est ce même bois
Sombre à l'intérieur
Duquel une voix
Chanta la fureur
De l'Enfer un bois
A l'obscure voie.

V
Cette même voie
Où Roland au bois
Aux derniers abois
Pris à l'intérieur
Clama sa fureur
De son cor sans voix.

VI
D'une même voix
Je suivrai la voie
Qui de ma fureur
Traverse le bois
Du for intérieur
Du pantin de bois.

VII
Envoi
C'est la voie sans voix
Du bois de fureur
Du bois intérieur.

11/06/07


* * *


8. 儀蓋載 (2)
Sextine

I
Lorsque s'ouvre la cérémonie
Et que l'on brise le premier sceau
Lors commence la nouvelle année
Tout n'est que joie tout n'est que transport
Il n'est aucun corps que l'on ne couvre
Pour masquer sa réelle apparence.

II
Ainsi tout n'est plus qu'une apparence
Lorque s'ouvre la cérémonie (3)
Tout n'est que vérité que l'on couvre
Avant d'ouvrir le deuxième sceau
Qui mettra un terme à ce transport
Pour entamer vraiment cette année.

III
De mois en mois d'année en année
Tout n'est que valse de l'apparence
Que nous importent joie et transport
Bal danse ébats et cérémonie
Puisque l'on sait que le prochain sceau
Raccourcit le chemin que l'on couvre.

IV
Cependant il faut que l'on découvre
En parcourant le long de l'année
Ce que celait l'avant-dernier sceau
Ce que sera du jour l'apparence
Ce qu'il cachait de cérémonie
A quel arrêt ira le transport.

V
Y aura-t-il seulement transport
Jusqu'à quelle gare est ce qu'il couvre
Le sentier vers la cérémonie
Qui ouvrira la prochaine année
Aurons-nous toujours une apparence
Lorsque l'on brisera l'autre sceau ?

VI
Nous ne saurons jamais à quel sceau
S'arrêtera le frêle transport
De cette vie qui n'a l'apparence
D'éternité que tant que l'on couvre
Au jour le jour la voie d'une année
Entre courbette et cérémonie.

VII
Envoi
A chaque sceau sa cérémonie
Qui nous transporte jusqu'à l'année
Où l'apparence en deuil nous recouvre.

12/06/07


____
Notes :
(1) La forme de la quenine est une généralisation, due à Raymond Queneau, de la sextine, inventée par le troubadour Arnaut Daniel et illustrée, entre autres, par Dante, Pétrarque, Camoens, Pound et Zukofsky.
(2) yí gài zài
(3) Vers manquant ! Je le remplacerai lorsque j'aurai retrouvé l'original...


* * *

mercredi 5 mars 2008

Répliques - addendum


The Lone Trip

by Lord Kundle
excerpts


For now I roam, solitary, in the misty mountain,
witting exile, hermit seeking for the ultimate sound,
the sole primary word that unveils the world,
wandering Zarathushtra beyond the crest of clouds,
closer to the ether that gave birth to the earth,
smelling in atmosphere a pure and ancient air
– more ancient than a man, more ancient than a god –
and that twanged from the primal cry
of Universe.
I filch like a madman, in these heights without age,
collecting fruits forever forbidden,
in the illusive hope to meet the one
from which sprouted, before days' birth,
the only enlightening wisdom:
for dwells within, purest than any diamond pearl,
the genuine wrapping love
that needs no object, no reconnaissance,
sentiment transcending the beauty of Heavens themselves,
and that, like a lover's sweet look,
contains and conveys everything without ever shrinking,
for it embraces all and in all it is found ,
it was previous of time and after time will last,
both father and offspring in everything – priceless treasure
in which resides unheard by any ear
the old nonpareil word,
the unmade syllable:
the begin and endless
absolute poetry!

V, 22

* * *


There is no way to live away!
I feel like an old twisted pine
wrecked in the midst of a meadow,
yearning for his comrade's branches!
Man wasn't born to be alone!
No matter whom he takes joy from,
how he contents his urge for love,
a lonely man is half a man!

VI, 18

* * *


In the midst of the dark silva of my life,
under the tawdry trees bending over my mood,
while feeling bashed and threatened by its knife,
I found my guide like Dante in his wood…

VIII, 29

* * *


Before you came and draught me up
I was a worm crawling through earth
signing my name on the wet mud
with the dart of my slimy tail:
but no one read!
Then you appeared: brilliant mirth
flooding your life into my cup
teasing me out with your sharp nail
whispering me: “Oh, gentle bud,
you are not dead!”

X, 10



translated from French (although supposedly written in English)

mardi 4 mars 2008

Répliques (3)


Vie et Mort de Lord Kundle

par Aliphas de Saint-Audrey

Kundle, John Anthony James, Comte de Mournevale, Lord – Poète anglais né à Camford (Essex) en 19**. Grand voyageur, il a ramené des ses périples autour du monde plusieurs centaines de poèmes, publiés à titre posthume par son ami A. de Saint-Audrey, qui en a également assuré la traduction en français (The Lone Trip, Le Voyage solitaire, 19**.) De santé fragile, il est mort à Paris en 19**, à l'âge de 25 ans.
Dictionnaire des noms propres de Larobe-Roussert, 3e éd., 1990.


*


“For now I roam, solitary, in the misty mountain…”
Lord Kundle, The Lone Trip, V, 22.


*


Que sonne enfin le glas et que l'on en finisse :
la plainte du corbeau servira de nanties,
il ne demande rien de plus.
Allez donc, allez donc, parcourez comme on glisse
la longue plaine nue où périt le figuier
annoncer la mort de Janus !

Il ne restera rien de son immense gloire :
sa parole et ses actes sont morts avec lui
et dans sa tombe vont descendre.
Quand même parmi vous l'on garderait mémoire
de la brillante étoile en laquelle il a luit,
le temps dissipera ses cendres.

Car qu'est la vie d'un homme ou celle d'un million
dans la grandiloquence de cet univers ?
que sommes-nous dans son remous ?
Rien de plus que l'éclat faible d'un lumignon
perdu au plus profond d'une forêt austère :
le monde se fiche de nous !

(oraison funèbre)


*


Lorsqu'il allait, toujours drapé dans sa jeunesse,
par les monts et les vaux de son autre pays,
qu'il était beau encore, et sujet aux caresses,
que son œuvre à venir gisait au fond de lui,
personne n'aurait vu ce qu'on voit aujourd'hui
après bien des années d'errance et de détresse !

Il était un enfant comme un autre, incertain
devant la vie, craintif et interrogateur,
prostré dans le présent, insouciant du demain,
vagabond égaré cherchant son âme sœur,
bien que doutant de tout, affermi dans son cœur,
mais comme pétrifié devant son frère humain !

Il a longtemps erré par les voies de la terre,
inapte à y construire sa propre maison,
nomade sans attache, apatride éphémère
papillonnant au gré d'un vent sans direction,
annotant son parcours selon la déraison
qui toujours l'emportait plus profond dans l'éther !

Ainsi, au long des nuits, des mois et des années,
il a bâti sa vie comme un château de sable,
emplissant d'inepties calepins et cahiers,
avec, parfois, parmi ces centaines de fables
un minuscule écrit un peu moins détestable
révélant de sa vie un aspect camouflé !

Il en fallut des jours d'accidents et de peines
pour que dans le secret de son âme éperdue
grossisse la tumeur sourdement schizophrène
qui a, de part en part, son esprit pourfendu
et que du lourd carcan où il s'était reclus
il puisse éclore enfin en ce monde allogène !

C'est alors qu'il a pu, nouveau-né, concevoir
ce pour quoi il est fait, où se trouve sa place
dans l'immense fatras de cette étrange foire
où nous sommes jetés ; il a compris la grâce
qui lui fut octroyée parmi la populace :
il a vu son destin émerger dans le noir !

Jusque là il n'avait pas intégré le sens
de ce don octroyé par on ne sait quels dieux,
il n'avait jamais cru qu'il soit sans importance
de ne pas s'imposer ferme en quelque milieu :
il pensait qu'il fallait sacrifier ses deux yeux
pour vivre en compagnie d'aveugles de naissance !

Mais voici qu'il est mort et je suis impuissant,
tout ce que je peux faire c'est ouvrir un livre
pour chercher en ses mots le répit d'un instant
avant de replonger dans mon désespoir, ivre
de douleur, attendant qu'enfin l'on me délivre
pour que je puisse aller retrouver mon amant !

De mon deuil je m'écrie vers toi dieu des ancêtres :
Envoie-moi vers celui sans qui je ne puis être !

(mémoire)


*


Car désormais je rôde, solitaire, dans la montagne brumeuse,
exilé volontaire, ermite à la recherche de l'ultime son,
du mot unique et primordial qui découvre le monde,
Zoroastre vagabondant au-delà de la crête des nuages,
plus proche de l'éther qui accoucha la terre,
humant dans l'atmosphère un air pur et ancien
– plus ancien qu'aucun homme, plus ancien qu'aucun dieu –
et qui vibra du premier cri
de l'Univers.
Tel un fou je maraude, en ces hauteurs sans âge,
cueillant des fruits à jamais défendus,
dans l'illusoire espoir de rencontrer celui
d'où germa, avant la naissance des jours,
la seule sagesse illuminatrice :
car c'est en elle que réside, perle plus pure qu'aucun diamant,
le véritable amour enveloppant
qui n'a besoin d'aucun objet, d'aucune reconnaissance,
sentiment qui transcende la beauté des cieux eux-mêmes,
et qui, tel un doux regard de l'amant,
contient et transmet tout sans jamais s'amoindrir,
car il englobe tout et se retrouve entier en tout,
il fut avant le temps et il lui survivra,
à la fois père et fils en toute chose – trésor inestimable
en qui réside inouï de quelque oreille que ce soit
l'antique mot sans égal,
la syllabe incréée :
sans commencement et sans fin
l'absolue poésie !
Lord Kundle,
Le Voyage Solitaire, V, 22
trad. A. de St. A.



*


J'avais,
durant tant d'années,
parcouru le monde,
j'avais,
durant tant d'années,
cherché en mon cœur.
Mais rien,
je n'ai rien trouvé
que ruines et tombes
non, rien,
je n'ai rien trouvé
que ma propre peur !

Je croyais découvrir,
je croyais visiter :
je ne faisais que fuir
et toujours me cacher…

Jusqu'à ce jour,
plus que jamais marqué
dans ma mémoire,
jusqu'à ce jour,
accordé par un dieu
imbu de gloire :
Ce jour béni
où tu m'es apparu
nimbé de moire,
ce jour maudit,
tu forças de ta vue
mon âme noire !

Et de ce jour
tu occupas ma vie
de ta présence,
oui, de ce jour
tu as empli mon cœur
d'une ombre intense !
Pour quelques temps
tu égayas mon lit
de la démence
de ton printemps,
tu as bercé ma peur
de ta cadence !

De ton amour
tu as ensoleillé
mon esprit mort,
ô, troubadour,
de tes ardents rondeaux
tu me fis fort !
Toute ma vie
n'aura jamais été
que vain effort,
cet âge hormis,
où tu prêtas ton dos
à mon vieux corps !

Durant ces jours
où nous fûmes ensemble,
curieux amants,
par ton amour
tu as offert un havre
à mon gréement.
Mais tu as fui,
et désormais je tremble
au moindre vent,
toute la nuit,
je pleure ton cadavre
déliquescent…

Tu sus me faire chanter,
tu m'appris à sourire :
tu m'as abandonné,
je ne veux que mourir !

Depuis
que tu es parti
retrouver tes pères
je suis
plus endolori
que tous les martyrs !
Depuis
que ton corps m'a fui
je suis en enfer,
ma vie
n'a plus rien ici
pour la retenir !…

(1ère élégie)


*


Au milieu de la sylve obscure de ma vie,
sous les arbres criards penchés sur mon humeur,
quand je me sentais heurté et menacé par son couteau,
j'ai trouvé mon guide comme Dante en son bois…
Lord Kundle,
Le Voyage Solitaire, VIII, 29
trad. A. de St. A.


*


Personne ne saura pourquoi
j'ai tant de peine ;
personne n'entendra le cri
de ma détresse ;
personne ne verra l'effroi
et la gangrène
qui ronge mon cœur assailli
par la tristesse.

Car il n'est de consolation
pour un tel deuil :
mieux vaut s'enfuir sur le chemin
de Solitude,
je ne désire compassion
ni larme d'œil,
je ne veux calmer mon chagrin
par l'habitude !

Qui pourrait voir à l'intérieur
de ma pensée
ce qu'arracha le bras fatal
du monstre temps :
une part même de mon cœur
s'en est allée
avec le souffle terminal
de mon amant…

(2e élégie)


*


Impossible de vivre éloigné !
Je me sens comme un vieux pin tordu
échoué au milieu d'un pré,
languissant pour les branches de son compagnon !
L'homme n'est pas né pour être seul :
peu importe de qui il retire sa joie,
peu importe qui contente son besoin d'amour,
un homme seul est la moitié d'un homme.
Lord Kundle,
Le Voyage Solitaire, VI, 18
trad. A. de St. A.

*



Nous voguions – avons vogué
main dans la main sur les chemins du monde,
parfois sans quitter même notre chambre,
main dans la main, regard dans l'œil,
et dans l'œil la vision
de paysages sans limites
aussi vastes que la sérénité de ce ciel d'un bleu sans efforts !
Sans un mot : la moindre esquisse de caresse suffisait
pour nous ouvrir au monde insoupçonné,
vierge de tout pas,
où ni les anges ni les fous n'osèrent jamais se ruer –
univers béant de nos âmes,
dont tout voyage devenait émerveillement et surprise !
Main dans la main, dans l'œil
ce regard scintillant d'enfant devant la sauterelle
ou le chaton sortant de sa cachette –
parfois : l'extase la tête en arrière
de l'homme refoulant par ses narines
la fumée si longuement rêvée…
Voyages, pérégrinations
sur des océans intérieurs
toujours
jusque sur la houle tangible de mers striées,
au soleil sur le transat,
casquette ou chapeau penché sur les yeux,
la bouche close
mais l'oreille attentive à la calme respiration
de la chaise longue mitoyenne –
comme un vent caressant le foc
et, quelquefois, un grincement de mât –
mouvement de remise à l'aise…
Nous avons tant, main dans la main, vogué,
longé tant de frontières étrangères,
admiré, au lointain, tant de littoraux mis à nu,
partagé tant de visions éphémères,
d'engouements adolescents,
de passions pécheresses
et de joies nouvelles qu'à la fin
nous n'étions pas un mais soudés –
un unique esprit pour deux corps :
l'un sachant ce que l'autre allait exprimer
avant même que les mots ne se dessinent sur ses lèvres,
avant même que la pensée ne se soit pleinement formée !
Deux corps pour un seul esprit,
dans une communion, une symbiose indéfectible –
seuls la mort et le pourrissement
des deux enveloppes charnelles
y pourra mettre fin –
pas même d'un seul le trépas
puisque son âme durera dans l'autre –
couple platonicien parfait :
les deux mi-cailloux ressoudés
et l'âge d'or ressuscité !
Ainsi voguions-nous – avons-nous vogué,
main dans la main, ensemble,
l'œil dans l'œil enfoncé,
vivant d'un seul élan les mêmes expériences –
nous demandant parfois comment
avions-nous pu survivre l'un sans l'autre ?
Comment cette main, seule, avait pu ne pas se dessécher ?
Comment cet œil, sans le miroir de l'œil, n'était pas devenu aveugle ?
Comment ce corps, régi par une moitié d'âme, avait-il réussi à ne pas dépérir ?
Car lorsqu'un être humain a reconnu
en un autre être humain son âme sœur
et qu'ils se sont unis pour reformer
l'être humain parfait qu'ils furent jadis
leur passé solitaire de langueur
semble n'avoir jamais été vécu !…
Main dans la main, œil dans l'œil,
et le corps dans le corps,
nous n'étions qu'un,
voguions, comme un seul homme,
sur notre navire à deux mâts,
au gré des courants chauds, secouant notre coque, de nos aventures,
vers des îles cyclopéennes,
tels Achille et Patrocle cinglant vers Ilion,
Ulysse à son pal enlié
ou Jason, beau Jason s'exilant pour une toison blonde…
Never alone since both in one,
you're my right arm I am your left,
your heart is beating in my chest
and my thoughts burst into your brain! (1)
Oui : jamais seul – et serein,
d'un calme retrouvé,
comme un estropié retrouvant l'usage de sa jambe torse,
harmonie rétablie
après des ans d'errances et de fourvoiements…
Comme, non l'un sur l'autre s'appuyant
mais l'un à l'autre ressoudé – greffé :
comme l'horticulteur de deux branches fait un seul arbre !
Main dans la main nous voguions –
mais ma main est désormais vide…
regard dans l'œil nous admirions –
mais mon œil mort ne sait plus voir…
Je suis comme un pin ébranché
abandonné dans sa prairie…
On m'a arraché un poumon –
et je m'essouffle à vivre…
Mon cœur et mon esprit se sont scindés en deux
rendant sa part à la joie de vivre…
et sans ma jambe, sans mon bras,
je clopine, sans main, sur les chemins du monde
presque sans quitter jamais notre chambre,
et d'une main, et d'un seul œil,
et dans cet œil pas de vision
de paysages sans limites
mais la vaste plaine désolée sous le ciel d'un bleu sans remord
du désert de ma solitude…

(Nous voguions)
(30.8.06)


*


Avant que tu ne vienne et m'extirpe
j'étais un ver rampant par la terre
signant mon nom dans la boue humide
avec la flèche de ma queue gluante :
mais personne ne lisait !
Alors tu es apparu : brillante hilarité
inondant de ta vie ma coupe
me débusquant de ton ongle aigu
me chuchotant : “O, doux ami,
tu n'es pas mort !”
Lord Kundle,
Le Voyage Solitaire, X, 10
trad. A. de St. A.


*


Vois : je n'ai pas peur
je ne crains plus le jour
qui pourrait venir
le démon ravageur
qui me tourne autour
ne me pourra saisir !

Vois : je n'ai plus peur
j'ai fini mon parcours
et mon avenir
touche enfin à cette heure
où pour mon amour
je vais pouvoir partir !

Non, je n'ai plus peur
et me prépare pour
revoir le sourire
de ma douce âme sœur
fût-ce dans le four
de l'éternel martyre !

Car je n'ai plus peur
de cet ultime tour
de roue et je tire
un trait final au cœur
du vieux troubadour
qui ne veut plus écrire !

(dernière élégie)
(1.09.06)


*


Saint-Audrey, Aliphas Mabandon dit de – Poète français né à Pont-l'Ars (Finistère) en 18**. D'abord inspiré par les Romantiques, il s'en éloigna très tôt pour composer une œuvre novatrice très personnelle, marquée principalement par ses nombreux poèmes dédiés à Lord Kundle avec qui il vécut, durant cinq ans, une folle passion qui se termina par la mort du jeune anglais. Désespéré, St-Audrey se suicide le 1er septembre 19** à Saint-Pol-de-Léon, laissant derrière lui une dernière œuvre posthume : Vie et mort de Lord Kundle.
Dictionnaire des noms propres de Larobe-Roussert, 3e éd., 1990.
_____
Note :
(1) Jamais seul puisque les deux en un, tu est mon bras droit je suis ton gauche, ton cœur bat dans ma poitrine et mes pensées éclatent dans mon cerveau !




* * *



Mid-Summer Scenery


Calm day of an august end,
the cold wind struggles with the summer heat,
just another passing year that shall never return,
but ghostly in our minds…

The constant cry of doves, hailing from tree to tree,
as if there were to carry on an urging important message –
the flowery frolics of coloured butterflies and the neverending labour of the bumbles and bees –
the useless chattering in the midday garden –
and the noisy alien irks time and again from the human activities –

So green the trees and grasses – so crimson and yellow and scarlet the blooms!
So cerulean the skies with no whiteness of clouds!
So brownly striped the kitty and her son playing around amidst the verding leaves!
and, oh! the so versicoloured winged angels of the orchard!

Magpies' cracklings and far vibrato of cicadas –
buzzing and hums and the discrete purring beside
the silent moves of existence…

No offence meant, no trouble, no fight –
only the doux ronron of our ongoing life
as meaningless as the bark of the dog – left alone in his pen,
the sunny stroke upon the tired face – closed eyes for some appeasing solitude!

Jove romps around – somewhere high above us
while Pluto's banned again into his remote Inferno!
May the moon be in any house – casting bad looks upto Venus,
let Hermes rest – we're not demanding more!

O peaceful day under the rays! unwearied unworriedness –
the blue bush danced by flies – and no bird line into the sky!
even the mountain's standing still – non waiting: simply tasting the gust of noon – when Phœbus in his chariot, chasing Diane, throws his burning arrows…

No moods – no fear nor anger – tranquilly sat in the mid-shade hearkening the slow flow of my rhymes
lulled by the serial coo-coo
almost aslept in my awakedness –
no-one shall see under my lids the mazing dreams I'm roaming through !

No beat – nor drums – woods and strings solo
for the lit up vesperinal –
with, perhaps, sometimes, the lament of a contralto…

How could one figure, in the city furnace, how it feels here & now!
how can one imagine, tossed by the raving mobs, the serenity of this day!
that's Pax Naturæ – farther than ever from any restless thing!
So quiet! So calm! Let close my eyes: I'll fall into Morpheus arms –
and breathe deeply and long –
adding maybe my bassoon snore
to the symphony…

to Stacey
31.08.06
P.L.



Paysage de la mi-été

Jour calme d'une auguste fin,
le vent froid lutte avec la chaleur estivale,
juste une autre année qui passe et ne reviendra jamais,
que fantomatique en nos esprits.

Le chant perpétuel des colombes, se hélant d'arbre en arbre,
comme s'il y avait un important message urgent à faire passer –
les ébats fleuris des papillons et le labeur interminable des bourdons et des abeilles –
le bavardage inutile dans le jardin de midi –
et les bruyants agacements étrangers à maintes reprises des activités humaines –

Si verts les arbres et les herbes – si pourpres, jaunes et écarlates les fleurs !
Si azurs les cieux sans aucune blancheur de nuages !
Si brunement tigrés la chatte et son fils jouant dans les feuilles verdantes !
et, oh ! les anges ailés si versicolores du verger !

Craquements des pies et lointain vibrato des cigales –
bourdonnement et fredonnements et le discret ronronnement à côté
des mouvements silencieux de l'existence…

Aucune intention d'injure, aucun problème, aucune bagarre –
rien que le doux ronron de notre vie en cours
aussi vide de sens que l'aboiement du chien – abandonné dans enclos,
la caresse ensoleillée sur la visage las – yeux fermés pour un peu de solitude apaisante !

Jupiter galope alentour – quelque part haut au-dessus de nous
tandis que Pluton est de nouveau banni en son Enfer lointain !
Que la lune être en quelque maison – lançant de mauvais regard vers Vénus,
qu'Hermès se repose – nous ne demandons plus !

O jour paisible sous les rais ! inépuisable ininquiétude –
le buisson bleu dansé par les mouches – et nulle ligne d'oiseau dans le ciel !
jusqu'aux montagnes qui ne bougent pas – non pas dans l'attente : goûtant simplement la rafale de midi – lorsque Phébus dans son char, pourchassant Diane, lance ses flèches ardentes…

Pas d'humeurs – ni peur ni colère –tranquillement assis dans la mi-ombre écoutant le lent écoulement de mes vers
bercé par le roucoulement sériel
presque endormi dans mon éveillement –
personne ne verra sous mes paupières les rêves dédalant à travers lesquels j'erre !

Pas de battement – ni tambours – des bois et des cordes solo
pour la vespérinade éclairée –
avec, peut-être, parfois, le lamento d'un contralto…

Comment pourrait-on se représenter, dans la fournaise citadine, à quoi cela ressemble ici et maintenant !
comment peut-on imaginer, ballotté par les foules furieuses, la sérénité de ce jour !
c'est la Pax Naturæ – plus loin que jamais de toute chose agitée !
Si calme ! Si serein ! Fermons les yeux : je tomberai dans les bras de Morphée –
et respirerai profondément et longtemps –
joignant peut-être mon ronflement de basson
à la symphonie

pour Stacey
31.08.06
P.L.

* * *

lundi 3 mars 2008

Répliques (2)


quod non alter et alter eras



‘Je suis allé, cet après-midi, m'étendre près du petit étang – fontaine naturelle où viennent boire les bécasses. Sous le ciel ombragé bleu et blanc, les mains dessous ma tête et jambes repliées, j'ai laissé mon esprit partir – comme il lui sied si bien – vers des paysages immobiles où s'être enfin serait possible – où vivre ne serait pas contraindre son corps et son âme...’
Pour un Narcisse
18 juin 1990, Lazer



Voici la source claire où l'abandon serait facile –
surgissant des rochers en un murmure monotone,
elle se repose un instant dans une vasque de granit,
formant une sorte de mare, avant de s'élancer, ruisseau,
vers ses cousines éloignées : les vagues.

Elle se fait si pure en cette manière d'étang
qu'on s'y pourrait mirer le visage, et jusqu'à mi-corps,
comme dans un miroir dépoli par le temps
sous la pénombre forestière agitée par le vent d'été
qui trouble gentiment sa surface légère.

Là vous pourriez surprendre, en y venant au crépuscule,
quelque bête des bois altérée par la chaleur diurne,
belette, renard ou faisan, et vous vous attendriez presque,
tandis que derrière un rocher une nymphe se dissimule,
à voir surgir par le sentier un adonis !

C'est un endroit serein, idéal à la rêverie,
propice à la méditation et à la pensée poétique,
que l'on dirait béni des dieux, aménagé par les dryades
pour que s'y puisse reposer loin du tumulte de ses frères
un homme à l'âme ouverte au monde.

Regardez-le penché sur l'eau, semblable à une fleur :
ne dirait-on pas qu'il y lit un futur forgé par avance ?
il semble si profondément absorbé dans l'eau de sa tâche
que son front s'en est tout ridé, ses yeux ne sont plus que des fentes :
déchiffre-t-il son avenir ou l'écrit-il ?

Par les nuages amassés de la tombée du jour
quelques rayons exacerbés s'écoulent en un fin rideau
à travers le feuillage sombre : ils forment comme une auréole,
enveloppant tel un halo la source et sa fontaine fraîche :
la nuit vient pour nous dérober la scène bucolique…

(13.8.06)

*

“Assis, le dos courbé, ta main s'agite. Concentré sur ton activité, l'extérieur n'existe plus pour toi. Fébrile, presque en transe – ta main s'acharne sur l'objet de ton désir, dans cet acte solitaire qui t'est devenu une drogue : il t'en faut tous les jours, et plus – sinon mieux ! Tu ressembles à l'ivrogne penché sur son verre, y mirant sa déchéance, au junkie chauffant sa seringue, au cocaïnomane inspirant sa poudre immaculée ! Que recherches-tu donc en cette introspection, ce contentement de toi-même ? Quel plaisir ont tes doigts à caresser la rectitude de l'objet qu'ils chauffent ? Mais que t'apporte donc l'écoulement de ce liquide ?
„Assis, le dos courbé, laisse-moi me pencher par-dessus ton épaule ! Que je vois par moi-même et comprenne peut-être en quoi gît ta jouissance ! Que j'admire à mon tour les soubresauts de ton fleuret – que je comprenne ce que signifient ces alanguissements et ces empressements ! Laisse-moi voir, laisse-moi voir ! Qu'y a-t-il de si noble en ces agissements ? Pour quel contentement as-tu besoin de t'isoler si longtemps, si souvent ? Montre-moi donc ce que provoque en toi – ce que produit au monde ce va-et-vient de ton bras droit ! Laisse-moi admirer l'élégance du mouvement – ah ! Je sais bien, même si j'en meurs d'envie, que ma participation n'ajouterait rien à l'affaire – bien au contraire !
„Alors, assis le dos courbé, laisse-moi seulement observer, admirer tout l'art que tu transmets de ta main à la plume !”
Alors Micha se penche pour contempler la main qui s'agite – mais son œil est happé, au-delà de la pointe qui suppure, par une blancheur impure : là, sur le dos courbé, il contemple son propre regard qui, par-dessus l'épaule, admire le reflet du visage extasié de Dimitri qui se concentre sur la feuille qu'il noircit…
Micha & Dim.


*


Il erre en son labyrinthe
Se heurtant à chaque miroir
Contre le mur meurt sa plainte
Est-ce moi cette face noire ?

Car ce n'est pas son image
L'unique objet qu'il peut chérir
Non ce n'est pas ce visage
Qui semble ne savoir pas rire !

Ce qu'il apprécie est à
L'intérieur de cette coquille
Qu'il travestit qu'il maquille
Pour n'avoir pas à être là.

Il exècre le regard
Que lui renvoie vers lui son égal
Orbite vite et sans fard
Qu'il cherche à fuir en son dédale

Depuis qu'il s'est penché sur
Cette mare faite de sang
Reflétant son moi impur
Il s'est exilé en dedans.

Que fuit-il sinon lui-même
Par ces galeries souterraines
Celui que pourtant il aime
Quand bien même il parle de haine !

Penché sur le précipice
Insondable de son ego
Il songe à sonder l'abysse
Autrement qu'avec des mots.

Mais que pourrait-il connaître
De ce qui est caché si profond
Qu'il eût mieux valu ne naître
Qu'insensible petit poisson ?

Alors il erre et il rôde
A la recherche du trésor
De cette clé d'émeraude
Ouvrant sa boite de pandore.

Bien que cependant il sache
Qu'il y a peu de chance pour
Qu'il découvre où ils se cachent
Il préfère chercher toujours

Plutôt que d'abandonner
Ce serait ultime supplice
Admettre tu as gagné
O impitoyable narcisse !

(14.8)


*


Nonchalante forme alanguie
Au-dessus du portrait fidèle
Reflété par l'étang croupi
Caché parmi les asphodèles

Image floue tel un fantôme
Surgissant dans la nuit sereine
Silencieux regard symptôme
Enigmatique de sa peine…

acrostiche


*


Pauvre figure qui n'existe qu'au travers de son propre regard.
Dont les autres ad-mirent et convoitent la belle forme extérieure.
Voyez-le cheminer, la tête haute et les yeux vagues par la lande :
Beau comme Eros avec son teint de lys et ses iris couleur de l'eau !
“Quelle perfection !” Murmurent les éphèbes sur son passage, “Mais tant de froideur !”
La coré glisse à son oreille quelques mots grivois et de dépit secoue la tête.
Les nymphes invisibles s'interrogent “Comment donc un humain pourrait-il égaler un dieu ?
„Une telle beauté n'est pas naturelle : il doit s'y cacher un tour du dieu Amour !”
Et l'une d'elle, involontairement, soupire : “Amour !…”
Mais lui va, nonchalant, la tête haute et le regard fixé sur l'horizon –
perdu dans les méandres de ses pensées, il semble aveugle au monde qui l'entoure.
“Où s'en va-t-il, si fier ? – Qui se croit-il pour dédaigner ainsi notre attention ? – Tension !”
“Te sens-tu donc si supérieur, toi qui de ton ami nias l'amitié ? – Aminias, l'ami tué ?”
“Regardez-le : serait-il roi de Thèbes que son port de tête n'en serait pas plus hautain ! – Plu au teint !”
“Quelle fierté ! Quel orgueil ! Puisse-t-il un jour être épris d'un objet tel qu'il soit inaccessible ! – Axe et cible !”
Est-ce pour fuir ces sarcasmes qu'il pénètre d'un pas vif dans le bosquet de Thespies ?
Ou pour chercher à l'ombre fraîche un abri aux rayons jaloux?
Le voici seul, croit-il, sans entendre au frisson du vent dans la feuille et la branche
le rire désapprobateur des sylphes et sylphides, des faunes et des flores –
Il marche au sentier forestier, ses pas comme guidés mais ignorants du but,
savourant calme et douceur du sous-bois, ruminant sa rancœur contre Nature :
“Dans quel dessein m'avoir forgé une telle forme extérieure,
„que tous d'elle s'entichent et la veulent posséder ?
„Est-ce la punition d'un méfait de Céphise ou de la méconduite de Leiriopé ?
„Ou n'est-ce qu'un décret gratuit d'une déité facétieuse ?
„Et qu'a donc voulu signifier par son augure le devin aveugle ? – Devint aveugle…
„Pourquoi vivre longtemps sans se reconnaître soi-même ? – M'aime…”
Ainsi médite-t-il en cheminant, sourd aux supplications de l'écho,
vagabondant au hasard des sentiers, sans raison précise en sa tête,
que d'être seul et de pouvoir penser, les yeux presque fermés,
inattentif à la vie qui s'agite dans les fougères.
Mais Tyché, la Fortune, veille – que les enjambées ne s'écartent pas trop du trajet défini !
“Ne pas me reconnaître, ou ne pas me connaître : qu'a-t-il bien voulu dire ? – Ire !…”
Il erre en écoutant le tumulte de ses pensées – “Que voient-ils donc en moi que je ne dois pas voir ? – Avoir…”
Le muscle de sa jambe ne sent même pas la déclivité croissant doucement – “Suit-je maudit ? – Dis ?”
Inconscient du chemin qu'il vient de parcourir, le voici qui arrive à une petite clairière
à flanc de coteau où coule une charmante petite source qui chantonne entre deux rochers :
lieu idéal pour le repos, après une telle escapade, où s'assoupir à l'ombre des rameaux,
au frais près de l'eau ruisselante.
“Fou fatal ! Que fais-tu là ?” souffle le vent dans ses cheveux défaits – mais il ne sait pas ce langage.
Insouciant et heureux, il s'étend près du ruisseau qui roucoule : “Viens à moi ! Viens à moi !”
Mais il n'entend pas plus l'idiome des naïades que celui de Zéphyr – la tête sur le bras, il rêve.
Enfin tranquille, il peut laisser son esprit solitaire s'égarer loin du harcèlement des unes et des autres !
Que voient-ils donc en lui ? Ne perçoivent-ils que le nacré de la coquille ?
N'imaginent-ils pas qu'elle puisse celer une perle plus pure encore ?
Et plus belle, plus rare, joyau unique au-dedans d'un écrin précieux ?
C'est qu'ils ne le connaissent pas, qu'ils s'arrêtent au seuil, se contentant de la façade !
“Ah, s'ils voyaient ce qu'à l'intérieur…”
Mais le souvenir des paroles de Tirésias stoppe soudain sa songerie en pleine course :
Qu'en sait-il bien lui-même – et qu'arriverait-il s'il venait à le découvrir ?
“J'ai eu ce rêve où je marchais dans une allée, bordée, non pas de hêtres ou de charmes, mais de jeunes gens et filles.
„Et tous, à mon passage, acclamaient en souriant la grâce de ma démarche.
„Et tous applaudissaient le nombre d'or sur mon visage, mes proportions idéales.
„Et tous, plus j'avançais, s'avançaient plus, fermant sur moi la haie, pour me toucher.
„Tant qu'à la fin mon corps entre leurs corps était comprimé, j'étouffais mais ne pouvais pas me débattre.
„J'aurais voulu gesticuler, les écarter, les mordre, j'aurais voulu crier pour qu'Olympe me vienne en aide !
„Mais ma gorge était desséchée, ma langue gonflée et mes dents se déchaussaient de mes mâchoires –
„et pas un son ne sortait de ma bouche !
„J'hurlais muet, me débattais figé, et sous mon crâne grandissait ma peur – et dans mon cœur.
„C'est alors qu'en une angoisse folle, qu'en un sursaut forcené d'ultime désespoir,
„je m'éveillai sur ma litière détrempée, en rage et couvert de peur,
„livide et tremblant en une agonie irrépressiblement glacée…”
Connais-toi toi-même mais sans te connaître…
Alors, pour constater qu'il sait bien qui il est, sous l'inaudible moquerie des fées des bois,
il se penche sur l'onde pour mirer sa face – moment fatal attendu d'Atropos –
Et que voit-il ?
Charmant visage, c'est certain, aux traits parfaits en symétrie et en nuances.
Pas un atome qui ne soit placé là où il sied pour que l'ensemble irradie la beauté.
Les sourcils bien arqués, le front haut et sans faille et les ailes du nez placées en équilibre su l'arête.
La bouche au rose délicat ni trop ni trop peu fine – en dessous, un menton de rêve.
Et sans parler des joues en totale harmonie avec des lobes délicieux,
pendants de pavillons si bien sculptés qu'ils en feraient rougir Arès de confusion !
Tout à sa place et tout distribué avec un bonheur à faire pâlir d'envie Phidias !
“Iste ego sum (1) !”
Car il distingue bien que son visage incarne la beauté ni plus ni moins que ne le ferait Aphrodite !
Mais ce qu'il voit, et qu'il est seul à voir – et personne jamais n'en pourra rien dire –
c'est que sous cet attrait qui flotte à la surface sont dissimulées d'autres splendeurs :
perles et coraux d'une rare finesse – et ce poisson d'or nageant en silence, appelé ψυχή par les sages…
“Certes, de cela, nul ne sait rien ! Et comment pourrait-il ?
„Il eût fallu que de son épée Aminias me fende en deux le corps pour en découvrir la merveille !
„Il eût fallu que tous ces prétendants, au lieu que de me caresser, désirent voir en mes entrailles !
„Car tel est mon malheur, et maintenant je le connais : la beauté de mon corps interdit l'accès de mon âme !
„Tous ils contemplent l'enveloppe en négligeant la lettre incluse !
„Les dieux eux-mêmes ne perçoivent de moi que ce pesant carcan !
„Le vieil aveugle avait raison : longue eût été ma vie, eussé-je été assez vilain
„pour n'attirer, telle une flamme, le désir aveugle des êtres –
„car comme Orphée charmait de sa lyre bêtes et dieux, j'aimante à moi tout ce qui vit !”
Ainsi songeait-il, penché sur sa source, y mirant sa malédiction :
Non pas d'être si beau qu'il pût s'en séduire lui-même, inconsciemment,
non plus qu'il soit infatué au point d'en dédaigner l'intérêt de tout autre,
mais simplement de posséder une apparence telle qu'elle en devînt un obstacle à toute accointance,
subjuguant les vivants d'une telle puissance qu'ils en restent pétrifiés,
incapables de voir plus loin que l'affleurement miroitant de moires envoûtantes
et de plonger dessous pour découvrir ce qui se trouve dans le fond – quoi que ce soit !
Tel était donc son infortune que de ne pouvoir être aimé plus que ne l'est une statue !
Et comme par allégorie, pour leur révéler leur errance, il se laissera, tout songeur,
glisser à l'eau du ruisseau léthal et une grande lamentation s'élèvera depuis le bois
que l'on entendra jusqu'à Thèbes tant seront nombreux nymphes et satyres à pleurer sa perte ;
et pour sa mémoire croîtra au lieu de larmes humide de sa désincarnation
une amaryllis pure et belle à qui l'on donnera son nom.
(17.8)
η τού Νάρκισσου πηγή


*


“ Ah ! que de trop t'y voir
Tu y es sombre et noir !”
Narcisse 85.

Le Ciel lui-même en pleurerait
s'il voyait ce que ta figure
palide comme d'Aphrodite
par l'eau bouffie et déconfite
et comme creusée par l'usure
est devenue longtemps après
ton immersion dans ce marais
où te condamna la Nature
à t'exiler pour que le mythe
puisse en naître et que ta conduite
transformée en caricature
avertisse qui s'aimerait !


*


“Défaites-moi de cette carapace !
Libérez-moi du carcan de ma peau !
Pervertissez cette belle figure –
défigurez ce visage parfait
qu'enfin ils voient par-delà mon armure
combien je suis plus beau à l'intérieur !”
Narcissus Lament


*


il existe une fleur à l'odeur entêtante
que l'on dit née du sang d'un malheureux éphèbe
fils d'un fleuve divin de la région de Thèbes
et d'une nymphe aimé par une foule ardente

mais qu'un destin cruel frappa de cécité
à toute autre beauté que celle de sa peau
et qui pour son malheur se rencontra dans l'eau
d'une source sacrée par Héra suscitée

ainsi s'y noya-t-il à force de s'y voir
pétrifié et muet devant tant de beauté
qu'il ne reconnut sienne à son grand désespoir

que trop tard pour à temps pouvoir en détacher
son regard asséché la fin de cette histoire
nous dit qu'il disparut là où la fleur est née.

Envoi :
O, pauvre, pauvre enfant ! telle fut donc ta fin
décrétée par des dieux férus de sacrifices
le mythe nous raconte immorale ta faim
pour édifier la foule en t'immolant, Narcisse !

finis
_____
notes :
(1) Ovide, Métamorphoses, III, 463 : "Celui-là est moi !"



* * *



Le Premier jour


informe et flou, comme sans consistance
à peine quelques bouillonnements que l'on pourrait dire des yeux
bulles globuleuses à la surface
s'il s'agit bien de la surface
sans contour comment dire où est le cœur et où sont les confins ?
masse sans limite précise
et sans étendue, même
mouvante
comme brassée
protubérante et flasque marquant tout l'espace
ni sphérique ni plate, ni quoi que ce soit
puisqu'il n'y a aucun mot
seulement celui – vide et vague – de χάος
et de toute façon pas de bouche –
et pas même d'entendement…
pourtant de ceci sort,
sortira est sorti quelque chose !

Tu as beau faire
tendre jusqu'à la rupture ton esprit
chercher au plus profond l'ultime souvenir de ta mémoire cellulaire
rien n'y fait – tu ne peux pas
concevoir l'univers
vide de toi !
déjà, le monde de l'instant qui précède
s'écroule
tandis que celui du prochain
se profile incertain à l'horizon de ton regard
“Je suis dans le présent de ces mots” (1)
au-dehors, l'inappréhensible néant
ce rien pour lequel les langues possèdent des mots
que la raison ne peut emplir –
le jour où vous mangerez du fruit de cet arbre (2)
vous connaîtrez l'absence :
vous serez différents des bêtes
qui hors d'elles n'ont pas de conscience
vous concevrez l'α et l'ω
sans en pouvoir combler la vacuité !

s'il y avait des yeux pour percevoir
ce ne serait rien de défini –
pas même une imprécision
une chose sans forme – non :
cela non plus ne convient pas
il n'y a pas de contour
pas de périmètre et pas de surface
c'est comme un amas sans masse qui semble agité
sans agitation…
aucun moyen de dire :
un esprit s'en trouvant témoin ne pourrait qu'être négatif
décrire – tenter de faire imaginer
en disant ce que ça n'est pas !
Ce n'est pas un objet sensible
ça n'est pas délimité et ça n'est pas amorphe
ça n'est ni mobile ni immobile
ça ne comprend, n'intègre rien
et ça n'est pas non plus le vide…
et, pourtant, de cela : la vie !

L'insouciance animale du paradis perdu !
l'ignorance en Jardin d'Eden !
l'éternité c'est lorsqu'on ne sait pas que l'on est né et périra,
lorsqu'on n'a pas conscience même
d'être vivant
puisqu'on ignore le néant !
Bienheureux, l'homme et la femme, avant d'avoir goûté le fruit !
ils allaient dévêtus
ignorants de leur condition
libres et innocents
avant que le serpent
ne les incite à la Conscience !
Alors ils ouvrirent les yeux
et virent qu'ils étaient
nus !
(et si Eve d'abord fut tentée
c'est sans doute qu'elle est plus sensible…)

il y eut un avant, il y eut un après
et c'est bien là tout le malheur des hommes…

PL 20.08.06
_____
Notes :
(1) Nathalie-Véga Goletto, Débordements.
(2) Cf. Genèse 2, 17.




* * *



Hors la caverne


Where is the something,
Where is the someone,
That tells me why I live and die? (1)



à Stacey


Qui donc, caché au fond de moi,
m'assaille de tant de questions ?
et, s'il en existe,
où trouver les réponses ?
Ne puis-je me contenter de vivre
comme le commun des mortels
sans constamment chercher le pourquoi du comment ?
Qui suis-je et pourquoi
ai-je un jour de mai
été jeté au monde ?
dans quel but ? à quelle indicible fin ?
Longtemps j'ai cherché au regard de l'Autre
le miroir où se réfléchirait
ma véritable image –
longtemps j'ai cru
qu'en apprenant à le connaître
je découvrirais des indices
sur ce que peut-être “moi” –
mais sans cesse il me renvoyait
à ma particularité
mon idiosyncrasie
ma – Différence !
J'ai si longtemps cherché ma place
que j'ai fini par concevoir
que je n'étais qu'un étranger
un promeneur dans la montagne
un vagabond
un nomade –
un fou !
“Pourquoi les gens ne sont-ils pas comme moi ?”
“Qu'ai-je fait au Ciel
pour n'être nulle part chez moi ?”
“Trouverai-je jamais quelqu'un qui me ressemble ?”
Tant de questions –
pas de réponses !
Alors, j'ai voyagé
– sans liens familiaux, ni blâme –
visitant des contrées amères
sillonnant des océans putrides
m'échouant sur des plages souillées
lieux vides de sens
mais bondés de gens
capitales éphémères
banlieues et faubourgs fétides
ruines grandioses oubliées…
rien, nulle part, ni personne
ne possédait le plus infime élément de réponse !
Tant de sages, tant de gourous,
tant d'illuminés philosophes
prêtres, médiums, savants,
ermites, cartomanciennes,
astrophysiciens, astrologues –
aucun ne fut du moindre secours !
Alors, désespéré,
je me suis enclos en moi-même
m'effondrant comme étoile mourante –
et pour une éternité
j'ai tâtonné dans la ténèbre.
Là, parfois, j'entendais une voix me hélant
même me suppliant de revenir à la lumière :
mais à quoi bon ?
Qu'y avait-il de mieux là-haut
pour que je quitte mes abysses ?
Je le connaissais bien ce monde de surface
pour y avoir erré sans fin,
et je savais que rien ne m'y attendait,
qu'il n'avait plus rien à m'offrir !…
autant rester prostré
dans mon sarcophage
à me lamenter sur moi-même
– et vomir sur le monde –
autant pleurer caché
aux regards incompréhensifs
et me complaire à mon malheur !
J'ignore le temps passé
ainsi dans mon obscurité –
je sais seulement
qu'une ombre noire plane encore
au-dessus de moi !
Un jour, pourtant, perdu dans le noir
j'aperçus l'éclat d'une réflexion
comme un lumignon :
lueur infinitésimale au coin de ma cornée –
je ne pus qu'y faire face –
alors, dans ma cécité,
je vis comme un reflet de la moitié de moi-même
étrange spectre murmurant sans voix
– mais je lisais sur ses lèvres,
ou peut-être ses paroles sous mon crâne résonnaient –
et il me disait :
Mais oui, la vie est cruelle !
le monde est laid, les gens sont faux !
Tu es venu pour rien
et partiras de même !
Malheureusement, leur dieu n'est pas mort
puisqu'il n'a jamais goûté à l'existence !
Et ton existence jusqu'ici
– jusqu'au seuil de cette grotte d'Erèbe
où tu t'es réfugié
ne vaut pas bien plus que l'encre et le papier
qu'il faudrait pour la raconter –
peut-être, même, seulement, la salive –
Bien sûr, tu n'as jamais trouvé ta place !
Tu ne te comprends pas toi-même !
– sans parler de ce qui t'entoure ! –
tu n'as fait que tourner
en cercles concentriques
autour de ton noyau
croyant pouvoir te libérer
de ton orbite !
Bien sûr, bien sûr : la futilité de tout cela !
La vie est un songe,
le Moi un mensonge !
Le seul but de notre présence ici-bas
est de nous préparer au Royaume !
Ça n'est qu'un test,
une formation préalable !
Nous n'allons, de vie en vie,
que pour, en chemin, tenter de nous améliorer
afin d'atteindre au but suprême !
L'homme ne vit qu'à demi conscient
ne voit que la moitié du monde
aveugle à la vraie réalité supérieure !
Il faut faire le bien
pour ne pas sombrer en Enfer !
Mais tu sais tout cela !
Tu as écumé de tant de sages les théories
et de moins sages !
Jusqu'à en parvenir à la conclusion nihiliste
que rien, à rien, ne sert !
Que nous ne sommes que balles de foin
ballottées par un océan de rien
dont chaque vague nous arrache
une poignée de paille de plus !
Et pourtant, regarde :
N'est-il pas beau le mimosa
qui pousse en mon jardin ?
N'est-il pas beau, sous mon balcon,
le bleu infini de la mer ?
Et n'est-il pas doux
ce mois d'avril auprès du cerisier en fleurs ?
Faut-il que j'en rajoute –
et j'en pourrais une longue liste !
ou ces visions te suffisent-elles ?
N'est-elle pas splendide, la nature qui s'éveille
là, juste au seuil de ta caverne ?
N'entends-tu pas qu'elle t'appelle
la tourterelle au cri languissant ?
Et le ciel azur et blanc, si pur ?
Et le souffle du vent qui cherche tes cheveux ?
Qu'attends-tu ?
Le monde entier te hèle !
Sors ! Mais sors donc !
Tu n'as passé que trop de temps dans ta pénombre !
Sors et profite !
Et tu verras que, malgré tout,
la vie est belle !
Ainsi me parla mon image
en reflet au miroir de mon âme.
Quel rayon l'avait frappée ?
Quelle étincelle avait remis en branle
mes synapses anesthésiées ?
Je l'ignore –
peu m'importe –
mais j'ai suivi le conseil :
j'ai redressé ma longue carcasse maigre,
secoué mes frêles épaules
pour les débarrasser de leur poussière d'ennui,
et j'ai franchi l'entrée de ma sinistre caverne.
Devant moi s'étendait, ébloui de soleil,
un univers comme nouveau
plein de promesses inédites !
Me retournant pour un adieu
vers la bouche de mon repaire
j'y vis cloué un écriteau
où se lisait :
“Ici a vécu
ermite méditant
misérable et nu
durant presque dix ans
un anachorète
converti en poète.”

21.06.06
_____
Note :
(1) J. Rado et G. Ragni, "Where do I go", in Hair : "Où est ce quelque chose, où est ce quelqu'un, qui me dit pourquoi je vis et meurs ?

samedi 1 mars 2008

Répliques (1)

août 2006



Destin du poète

C'est toujours quelqu'un d'autre
le Toi silencieux qui se parle en moi-même.
Parfois je m'arrache à l'écoute qui est prière
et je chante en son nom dans la langue empruntée
à la bouche des morts. Pour lui en moi, pour lui,
qui déjà me traduit
dans la gorge d'autrui.

Claude Vigée,
Le Soleil sous la mer


* * *


Fair Angel


La blondeur de ce crâne perce l'inhibition
de l'enfant aux yeux secs.
d'où lui vient cet émoi ?
quels souvenir, quel "autre"
ces cheveux clairs éveillent-ils en sa mémoire ?
quel ami quel amant oublié se dresse-t-il soudain
devant son âme désarmée
et nue ?
ou n'est-ce qu'un désir
– le désir d'une vie –
de connaître à nouveau les transports vaporeux
de moins deux corps que deux cœurs enlacés
deux esprits, deux êtres
moins le partage que l'échange
– je te donne sans attente et tu m'offres sans retour –
l'interaction, la fusion
– nous sommes un nouvel être
sans être la somme de toi et de moi –
oh, oui, bien plus qu'une simple addition !
Mais peut-être à voir ces yeux clairs
sont-ce ses ancêtres qui s'expriment
aussi incongru que cela puisse paraître
dans un attrait héréditaire
destiné à préserver les qualités de sa lignée
– décevante idée promettant une étreinte éphémère –
ou n'est-ce simplement que son sens esthétique
son goût du beau et du bien fait
sa préférence pour les formes souples et puissantes
de ses pareils pourtant si différents de lui
qui tout à coup surgit de son hibernation ?
Que lui importe ?
il n'a pas de toutes les façons conscience
d'autre chose que de la splendeur
que lui a dévoilée ce corps se détendant
tel un félin
grâce animale accaparant les sens
hypnotique tel un aimant captant le regard dans son champ
beauté fatale parce qu'inaccessible
interdite et passagère –
bientôt déjà il aura disparu
et sera oublié – sans doute pour toujours
emporté loin sur sa voie vers une destination inconnue
mais qu'on lui souhaite heureuse et riche
fugace apparition n'abandonnant en son sillage
qu'un relent de regret
qui lui aussi s'effacera
bientôt –

4 août 2003


* * *


Ode aux jeunes gens


O, vous, jeunes éphèbes inconscients,
qui croisez son regard vous traquant par les laies
tortueuses de ces lieux sans bornes
vous qui fiers en allure
marchez nonchalamment
confiants en votre aura phéromonale
portant haut votre visage d'ange
et vos formes sculptées non encore avachies
beaux et braves comme des pur-sang
paradant sur la plaine
dans cette chaude clarté d'août
vous dévoilez en cheminant
la fermeté de votre maturité fraîche
exhibez vos longs bras rebondis
et vos cuisses parfois
à rendre fou !
Oh, comme vous dressez la tête
en pointant le menton vers l'inconnu demain !
Oh, comme vous les roulez
vos larges épaules fragiles
en bombant sous la toile légère
l'appât pervers de vos pectoraux !
Oh ,vous la portez haut la fuyante jeunesse
sans bien comprendre encore quel bien précieux elle est !
Vous les faites vibrer vos jolis petits muscles
frémir et onduler
souriant vers l'azur de toute la blancheur de vos canines !
Quel bonheur ce doit être
juste avant de sortir
que de vous admirer au miroir innocent
choisissant la couleur qui marque votre hâle
et la texture seyant mieux qu'une autre
aux pleins et déliés de votre torse long !
Et vous voici vous pavanant
dans la descente vers la plage ou la rivière
où baigner votre juvénile ardeur
heureux comme un enfant vêtu d'un habit neuf
faisant jouer sous le soleil le rebondi de vos biceps
comme criant : “Voyez la beauté de mon corps !
Voyez la perfection du buste de David !
Admirez-y la précision du ciseau de l'artiste !
Et – comme il est passé devant nous tel un paon –
lorgnez un peu ces savoureuses fesses !”
Ah ! jeune écervelé !
ne vois-tu pas que l'éphémère habite en toi ?
que ce que tu présentes à ses yeux avides
n'aura qu'un temps et ne saurait durer ?
Profite donc du plaisir que tu as
à étaler ainsi tes charmes
devant tous ceux que la jeunesse a fui !…
Mais il est quelquefois parmi tous ces Pylade
un moins hardi baissant la tête et rentrant les épaules
non pas qu'il démérite ou qu'il soit moins mignon
mais plus timide et réservé
moins sûr de lui moins vain peut-être
qui à votre regard soulève un peu le front
et presque vous sourit !
Mais c'est là l'exception
car la majorité défile
comme soldats en uniforme
quémandant des acclamations
l'échine frissonnant lorsque se pâme la donzelle
affamés de gloriole
pour une réussite qui n'est pas la leur
aux anges lorsque s'échappe un soupir
pourvu que ce soit de lèvres teintées
car, si par un hasard qu'ils n'avaient pas prévu,
il venait à surgir d'une bouche virile
les voilà d'abord qui s'affolent
puis s'irritent
et se font moqueurs !
Allez comprendre !
Et lui, assis sur sa terrasse
qui les épie caché par ses verres fumés
se sent toujours plus impuissant
face au spectacle féerique.
Oh, bien sûr, il aime à mirer la plastique
de ces corps dénudés par le soleil d'été
il s'émeut d'un mollet d'une joue ou d'un sein
mais il les sait
– et surtout ce téton pointant sous la chemise !
inabordables défendus !
non qu'il s'en plaigne il n'a plus l'âge
n'a jamais eu l'adéquation
de leur désir efflorescent !
Alors reste-t-il là tapi dans sa pénombre
à l'affût du plaisir des yeux
indifférent aux sentiments qu'il cause
aux troubles qu'il provoque
prenant un plaisir solitaire
à la vision de tous ces corps exquis
tout comme un esthète avisé
parcourant d'un pas lent la fraîcheur des salons
d'un musée exposant ses œuvres favorites !

5 août

P. S. il se peut qu'il se leurre
et qu'il admire par défaut
mais tant qu'il ne fait aucun mal
laissons-le donc à son rêve égoïste !


* * *


Sonnet du trépassé


il a sombré tel un soleil après son horizon brumeux
le voici qui repose en un ciel plus serein pour ce qu'on peut en croire
il n'erre plus et ne va plus à contre-courant du destin
il est en paix enfin avec lui-même et l'univers.

ne le noyez pas de vos pleurs : il est là où plus rien ne l'atteint
ne dérangez pas son repos de vos remords et de vos cris
il ne vous demande plus rien n'exige plus rien de la terre
vos litanies ne lui seront jamais plus douces que le chant du rossignol.

il ne veut rien car il est passé outre la fugacité du temps
il n'a plus d'yeux pour voir la terre dans sa bouche empêche ses pensées
il n'entend plus ni le tonnerre ni le bruissement de l'arbre.

plus rien n'importe car plus rien n'existe puisqu'il n'est
plus là pour faire vivre d'un regard le monde :
il est enfin en paix avec l'univers et lui-même !

5 août


* * *


Comptes et tributs


Ma tête est vague, ma tête est folle, pleine de la rumeur venant d'un horizon que je n'ai pas connu. En elle s'entrechoquent des pensées parasites, sonores, vainement fébriles, dont les échos se répercutent jusque dans mon rêve…
Qu'ai-je donc fait, pourquoi vouloir me condamner ?
Il me semble parfois que je ne suis pas là, fantôme ectoplasmique hantant la maison vide – et parfois je sais bien que si c'est illusion, alors, l'artiste est bon !
Mon œil est comme un héliotrope happé par les traits de Phébus – mais seul il est vivant dans le roide cadavre putrescent : video ergo sum, ad gloriam æternam meam !
Si j'étais fou ? Comment le découvrir ? Comment savoir si mon esprit fendu circule dans l'ornière du commun, pour comparer sans référence autre que cet outil ? Vous me jugez à l'apparence, à l'aune de votre banalité – si je lève le bras, quand vous levez la jambe, vous me huez, vous me déclarez oiseau libre : mais n'avez-vous toujours ainsi traité tous vos prophètes – et tous vos saints, tous vos poètes ?
Je n'accepte de vous aucun point de repère : mes critères sont ceux que je prends chez les fous !…
Pourquoi m'avoir ainsi traqué toute la nuit, condamné sans appel, voué au pilori : ma culpabilité serait-elle aussi vaste que la honte du sans-fin ? Je n'ai rien fait ! Ce n'est pas moi ! Mais vous m'avez élu parce que je ne suis pas vos sentiers tracés – je n'ai pas la pudeur de me fondre en la masse et de masquer ce que je sens être moi-même à l'intérieur de toute mon éternité !
Le loup ne change pas de peau pour faire accroire qu'il est chien…
Ma tête est un fardeau empli du bruit du fer frappé contre le fer – vacarme du train qui s'enfuit – elle ne voudrait qu'une chose : avoir pour s'y abandonner une ferme et propice épaule… Voudrait-elle cependant que cesse la foison d'images et de sons qui virevolte en elle ? Certes non ! S'il le faut, soyons fou, mieux vaut cela que d'être aveugle !


Regardez les homoncules, là-bas, au loin, courir sur la plaine, cherchant, désespérés, un abri du soleil : son œil ardent sans cesse est sur leur talon, brûlant leur dos fourbu, enfournaisant leur coiffe de toile – il les suit, où qu'ils aillent, aucun bosquet, aucun rocher, pour les en protéger dans l'infinie platitude nue ! Quelle vaine course que la leur ! Pourquoi toujours vouloir procrastiner l'instant fatal, que leur importe-t-il qu'il vienne tôt ou tard ? Leur vie de fuite serait-elle un peu meilleure parce que plus longue ? Ils fuient la fureur d'Itn, le caprice d'Hélios qu'ils savent inexorables ?
Certains s'ensevelissent sous la terre sèche ou creusent sous la roche un caveau de fortune, mais les rayons de Surya calcinent le sous-sol et s'en est fait d'eux : ils sont cuits et recuits comme la viande du gibier…
Oh, débile créature : pourquoi t'essouffles-tu, dans la chaleur cruelle étouffant tes poumons, ne vois-tu pas qu'il n'est aucune échappatoire à votre condition d'insectes sous un ciel aussi blanc que la neige – il n'y a pas d'issue !
Mais il ne m'entend pas, il court à perdre haleine, aveuglé de chaleur, couvant le fol espoir d'arriver au refuge annoncé par la voix démente du prophète : il sera bientôt là, priez pour le salut !
Ah, mais regardez donc le spectacle insensé de cette foule éparse fuyant son destin !…


D'autres visions inondent ma raison et c'est, bien sûr, la nuit, lorsqu'elle abat sa vigilance, qu'il en vient des tourbillons – nuées criquetantes de rêves.
Vous y voici : je vois votre visage – et le train de la nuit soudain m'emporte loin de vous dont il ne restera que la mémoire d'une caresse – On me parle, on me dit des choses importantes qu'il faudrait noter – mais j'oublie au réveil – le train freine dans la campagne, s'arrête nulle part – il me faut pendre des tableaux hideux sans un wagon de maintenance – un village en hauteur, coiffé d'un cimetière – Tumez ? Que fait-on là ? il faudrait repartir – le convoi est bloqué : plus de locomotive ? Et comme de coutume : étrange voiture à l'agencement dada – à quoi sert donc ce long compartiment privé ? Et toujours (à tout le moins souvent) à la recherche d'un tabacs, d'un marchand de journaux ou d'une librairie – ou bien le jeu des escaliers brisés dans la maison, immenses et saugrenus en ville ou compliqués en souterrain – et les gares, les autobus, les artères bondées d'une métropole – les monuments (baroques !), les gens connus ou reconnus, perdus ou disparus – et, quelquefois, la poursuite effrénée, le scénario dont on est le héros – plus rarement encore : une descente aux Enfers…
Ce ne sont que des rêves dont on s'éveille penaud, confus, déçu ou soulagé – et c'est pourtant grand part de notre vie dans la tranquillité de ces Alpes du Sud où guette l'ennui, c'est la nuit que l'on vit les moments les plus mémorables (et dans les livres !) – jusqu'à l'amour y est plus beau qu'en sa sordide vérité…
Mais oui, ça n'est que songe : effervescence de l'esprit ensommeillé déversant son trop-plein aux vannes ouvertes de l'inconscience – n'importe s'il préconise ou s'il dévoile en masquant les secrets primordiaux de l'âme : ça n'est pas la réalité et son infini de possibles…
Si les rêves me sont précieux, je sais bien qu'ils ne sont que rêves !


“Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je fait ? Pourquoi avoir tué ma mère, cette catin, cette dévergondée ? Ne suis-je pas moi-même, à présent, perverti ?
„Que n'ai-je été par le destin aveugle comme le roi de Thèbes ? Je n'en aurais plus de souffrance et de mépris !
„Hélas ! Hélas ! Il fallait que par moi, pour étancher des Erinyes la soif, fût versé de ma race l'ultime sang ! Qu'orphelin je devinsse – et matricide ! et régicide ! – pour que finisse la malédiction jetée sur les enfants d'Atrée !
„Qu'ai-je fait ? Le fardeau est trop lourd à porter pour mes larges épaules de la rédemption de ma lignée ! Qui me consolera ?
„O ma mère, ô sœur de la catin de Troie, pardonneras-tu le poignard quand je n'ai su moi-même pardonner le coup d'épée ? Mais la lame aiguise la lame : à cause de ta sœur il sacrifia sa fille, or tu l'assassinas – que pouvais-je faire d'autre que d'élargir la plaie ?
„Tel est la loi des Dieux : nous sommes les pantins de leurs promulgations, des pions sur l'échiquier, rien de plus en leurs volontés !
„Aussi pourquoi me lamenter ? Pourquoi me juger coupable ? Ce n'est pas en ma main qu'était serrée la dague et les jointures de mes doigts étaient blanches d'être poignées dans la serre de la Furie !
„Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je fait ? Est-ce ma faute à moi si coule dans mes veines le sang du frère de Thyeste ? Fallait-il m'en punir, me faire trucider la mère de mes jours ? Ah ! sur qui m'appuierai-je ? Je n'ai pas d'Antigone ! Qu'il eût été plus doux d'être dévoré par la sphinge !
„Ainsi, punissez-moi, car j'ai fauté selon vos lois : je ne crains pas la justice des hommes ! Mais que me soit clément Minos et qu'Hadès ait pitié de moi : ils savent au fond de leurs cœurs divins que je n'ai pas trahi mes pères – je n'ai pu qu'obéir aux décrets de l'Olympe !…”
discours d'Oreste


Car, oui : ce que vous nommez ma folie, qui vague comme fait le vent, tourbillonnant du Sud à l'Ouest, du Nord à l'Est échevelant la cime de mes acacias, me porte au gré de ses envies tantôt de-ci, tantôt de-là, jouant de ma vive pensée comme d'une feuille à l'automne.
Oui : elle aime à se travestir, essayer de nouveaux transports, explorer d'autres continents, chanter en langues étrangères.
La voici à présent parcourant l'Angleterre : éternelle contrée des fées (je n'en connais que deux que très bientôt j'espère pouvoir visiter !) – mais à l'instant d'après elle est dans la splendeur perdue au beau milieu de la contrée de Vespucci.
Mais déjà la voilà qui suit l'insolite volée de mouettes – comme pour échapper à la trivialité qui est le lot de l'espèce humaine…
Folle vous la direz, instable, versatile ! Et que lui chaut votre opinion ? Elle n'est pas restée pour vous l'entendre proférer : elle plane sur les rafales secouant la mer Egée !
Après tout elle n'est qu'un feu de paille sèche – un nuage étiré jusqu'à dissipation par le souffle d'Eole ! Comme vous elle n'est ici-bas qu'en transit, et son temps imparti lui semble bien trop court pour vouloir s'arrêter sur la bassesse de vos considérations…
Regardez, la voici gambadant dans le pré tel un poulain sauvage ! Elle hennit et caracole en hommage au fleuve de vie. Voilà bien tout ce qui importe ! Le bien-penser Elyséen n'est pas fait pour lui seoir…
Elle erre – en quel Etat ? Elle n'en a cure : elle voyage et vagabonde, ignorant les chemins connus, et leurs ornières.
Oui : sans doute est-elle folie si être fou c'est ne suivre pas la droite ligne du chemin de votre normalité – le bouffon n'est-il pas proche des hautes sphères plus que n'est le soldat obéissant sans condition ?


La rectilignité est sans doute, selon vos tristes lois mathématiques, le moyen le plus rapide pour d'un point aller vers un autre – veuillez cependant m'excuser si je lui préfère le chaotique vol du papillon…
Qui dira le bonheur des divagations du chemin ? et le plaisir des digressions – la joie des déviances ?
Comme il est doux d'errer sans guide ! Quelles sont belles les rencontres inopinées du voyage ! Personne ne contredira que la félicité n'est en rien planifiable…
Alors, oui, mon âme erre selon son désir – se laisse flotter au gré des méandres de son inspiration – se réjouit des idées qui s'entrechoquent comme bois flotté – applaudit au sentier bifurquant vers l'ailleurs – aime à flâner le nez au vent au risque d'achopper au caillou du réel.
Elle est, douce rêveuse, la vagabonde de l'imagination, la prêtresse du monde idéel – la bien-aimée des chemins de traverses !
Dites-la folle, irresponsable, inadaptée au monde où vous vivez : elle sait bien que toute construction, soit-elle matérielle ou du domaine féerique, est vouée, tôt ou tard, à l'écroulement et l'oubli !…


Le fils de feu, l'oint d'Angleterre se cachant derrière un grand p grec – oh, le si pieux, si magnanime, inconcevablement lointain, au-dessus de la terre et des ses contingences routinières. Petit mage en image – celé dans un faux nom d'emprunt – s'abritant de la fenêtre ouverte sur le monde qu'il malaxe allégrement – manipulant les origines en proférant les noms – il invente de nouveaux mots, joue avec eux comme d'un puzzle – ou comme le jongleur des balles translucides. Démiurge holographique, il n'est pas de ce genre à s'exhiber et pavaner, à se congratuler d'un esprit supérieur et plus mûr – nul ne profite en son pays – feu follet polyglotte, lutin logophage avide à graver aux pages de son grimoire une inédite formule unique éphéméridement. Chez lui, pas d'espérance palimpseste – pas d'alambiquage étriqué – tout éclaire au premier degré sa progéniture idyllique – il n'a pas assez d'yeux pour dévorer le monde ! Dernier surgeon de la race géante édificatrice du majestueux cercle de pierres levées, il en détient le reliquat de la puissance formulatrice – elfique esprit ou gobelin prompt à figer son apparence à la vue d'un cortège humain : il lui faut garder les secrets de l'espèce afin qu'ils perdurent (oh, surtout, qu'ils ne tombent pas aux mains destructrices de l'Homme !) Aussi personne ne sait-il qu'elle est son apparence – fantôme polymorphe, songe protéiforme, seul son nom est connu que nul n'invoque en vain – ΧΜΠ – l'inénarrable !
For Chris


Dans la fraîcheur des plages du petit canard
J'ai jadis recherché parmi les pierres mues
Par l'amour de la mer des coquillages l'art
Pour m'en faire un collier d'aucune gorge nue…
là-bas le ciel est blanc et la montagne noire
deux grands oiseaux rigides planent sous la nue
éclairés d'un soleil au-delà disparu
de l'ancienne contrée oubliée de l'histoire…
le bruit de l'océan pourtant n'arrive ici
qu'imité par le vent nocturne et par le cri
des mouettes égarées loin du nuage cru
où s'affale la vague en un soupir ému…
dans la fraîcheur des plages sous le monticule
où campaient des barbares chantant dans l'aigu
nous avons promené sur l'île minuscule
nos pas émerveillés par tant de beauté tue…
Memory


Il monte du fond de mon âme comme un relent de souvenir(s), le reflet de visages disparus, l'écho des voix tues. Et des noms, oh ! des noms ! évocateurs de tant de moments serviles, inavoués, bâclés et pourtant si – et pourtant si quoi ? le mot m'en échappe – peut-être n'existe-t-il pas…
Il monte en mon cœur des visages et des rires d'adolescents resplendissant de leur vie à venir, insouciants cependant de l'absence des dieux, graciles et magiques dans leur vouloir avancer, dans leur désir de n'être pas avant celui de réussir – Oh, ces noms, ces visages ! Oh ces corps bouillonnants d'effervescence juvénile ! Ils s'en sont fuis – évaporés par le soleil de l'âge mur – leurs rêves sont brisés ou dissipés – leur folie est matée – leur incessant délire s'est mué en diligence, en zèle ou en professionnalisme – Seigneur ! Qu'as-tu fait de tes enfants ?
La liste pourrait être longue de tous les noms de ces visages qui me vrillent le cerveau – et je sais qu'à l'appel aucun ne manquerait. Comme une manière d'hommage, mais à l'odeur d'encens funèbre – comme un obituaire – une nécrologie – les trépassés de ma jeunesse…
Leurs noms importent-ils (ils se reconnaîtraient !) – et quel ordre choisir – et si j'en oubliais quand même ? Les citer cependant ne serait que justice : Ne sont-ils pas somme toute postés derrière la main et derrière l'œil façonnant les pages de ces cahiers ? (Un homme n'est jamais que la somme des ses rencontres…)
Ω αι τού τέρατος σκιαί!
Voici soudain s'étalant sous mon regard une improbable ville édifiée par les spectres du passé, où l'arche de Titus jouxte la Cathédrale d'York, ou le quartier Turenne s'érige au beau milieu d'Ostie, où le lycée Villars abrite en son enceinte les musées du Vatican, où la forêt de Brocéliande se prolonge en celle de Sherwood, et où le môle Antonellien se dresse au centre de Paris – Ville hybride, composée, où rôdent les silhouettes des ombres de mon passé – où, sortant de la gare Saint-Charles, je me retrouve en plein Florence…
Oh, je rêve de vous rencontrer, au détour d'une rue, vous mes amis perdus – enfuis – vous qui peuplez mes rêves et mes veilles – ectoplasmes multicolores hantant mes greniers – frères et sœurs de banc, camarades d'uniforme ou ami du hasard – vous qui, ici ou là, m'avez croisé – vous que je croise encore – vous qui avez participé à mon éducation !… (Ah ! non ! pas toi, ni vous, rares amants ! cette adresse n'est pas pour vous !)
Et dans le ciel soudain lavé de ses nuages, dans la fraîcheur du pied de l'arbre, dans l'humidité des racines, là où le ver malin a foré son tunnel escaladant le tronc jusqu'au rameau le plus ténu proche d'atteindre au firmament, là sont tapis les monstres de notre enfance guettant le moindre signe de fatigue, le moindre relâchement de nos défenses psychotiques, le moindre affaissement de notre vigilance apragmatique pour surgir à nouveau et gâcher nos jours de fête, occultant de l'ombre immense de leurs ailes de dragons les sourires flottants d'hier, obscurcissant de nues d'orage – et grondant plus terriblement qu'aucun soupir de Jupiter – le bleuté de nos souvenirs – masquant tous les visages, effaçant tous les noms, transformant la verdeur de nos vallons d'enfance en un champ putride de dévastation ! (et ils ne surviennent jamais qu'à l'improviste, en nos instants les moins mélancoliques, quand nous ne les soupçonnons pas – comme pour mieux marquer leur empreinte fétide !)
Mais vous, ô trépassés, disparus, fuis – ne les laissez pas vous effaroucher, ces spectres du temps mort ! Ne partez pas, ne fuyez pas plus loin encore, là où mon cœur ne pourrait vous atteindre, et dans mon âme se liquéfierait votre image de ne plus vous voir, même en rêve, si loin que je ne pourrais plus former vos traits dans ma mémoire vive – Ne partez pas, ne partez pas ! Ce ne sont qu'illusions ! Les sédiments d'un temps où l'enfant assailli par le vaste monde inconnu ne savait comment se défendre – pauvre petite chose seule dans un lit flottant dans un océan d'ignorance – et pas une seule main secourable, pas de bouée, pas de balise – et du haut de la basse hune, pas une seule terre en vue – la vie est naufrage de l'esprit humain…
Oh ! ne m'abandonnez pas – comme m'abandonna l'ange semblable au dieu, me laissant dépourvu, désarmé, avec pour seul allié le corbeau sur son faîte – et l'enfant qui se noie, se débat dans la mer amère, ne trouve rien où accrocher, étouffe et suffoque et crie, mais l'eau dans sa bouche assombrit l'éclat – aucun son ne résonne – et l'eau saumâtre davantage le bâillonne – il veut nager, hurler, et s'extirper – mais rien à faire : l'eau est partout, c'est un poison – prisonnier de la mer (de la mer assassine !) il sent qu'il va sombrer – il se noie – c'est la dernière goulée d'air – sa bouche bée en un ultime cri muet – dont l'écho dans la chambre l'éveille !
C'était avant le seuil de la seconde aurore (il y eut un soir…), durant la longue et solitaire nuit des monstres de l'abîme, là où tout est obscur et noir et effrayament silencieux – rien ne semble vouloir s'y mouvoir, les minutes s'étirent longues comme des années, qui sont des siècles ! Il n'y a pas d'issue : la surface hors d'atteinte, trop sombres les cardinaux pour s'y aventurer ! Pourtant, l'aube viendra, avec sont cortège d'étoiles (dont Véga n'est pas la reine en magnitude, mais en longévité) et de nouveau le monde sera lumineux – mais si différemment qu'il semblera un autre (comme sans doute il fut pour Noé au sortir de l'Arche) – plein de promesses cependant – ou tout au moins plein de choses à vivre – et d'astres éphémères à visiter… avant le prochain crépuscule, qui viendra, tôt ou tard, est venu – et la nuit est tombée, plus obscure au regard aveuglé – il y eut un soir…
Mais le troisième jour tarde à se révéler : parfois il semble que soleil va surgir derrière la colline, lorsqu'un nuage noir de suie vient l'occulter : il faut alors garder patience, ça n'est que partie remise…
Mais vous, vous qui m'avez connu – peut-être m'avez-vous fui – amis et camarades du passé, muses et égéries, gardiens et sentinelles, qu'en pensez-vous : la clarté reviendra-t-elle frapper sur ma rétine ? le monde retrouvera-t-il ses couleurs ? les aliments leur goût, et la joie sa saveur ? Dois-je encore endure et attendre, supporter et persévérer ? Le rossignol reviendra-t-il pour annoncer l'apparition du nouveau jour ?
(et l'enfant nu attend, échoué sur son île, vierge de toute peur, comme réincarné, éclos d'un nouvel œuf, près pour ouvrir le monde et ses incomplétudes de son œil immaculé – néonaissance à rebours – l'eau du lagon est claire et pure et amicale, protégée de l'abysse et de ses tentacules par un anneau de corail – l'enfant assis attend, neuf à la vie, neuf à la terre : tout reste à faire !…)


See the little silver girl
with her long bright eyes staring at the world
using the modern Palantíri
to fly upon the neverknown countries
sparkling her wits onto the Vulgarians!
How I wish I knew her better
to tell you her heart wideness
her compatiscent glowing mind
and her neverending curiosity!
Yet if you look at her
with unspoiled eyes
you'll see she's of that kind of Eldarish Halflings
who trod over Middle Earth to cure its fate
and went to West.
She's in no way upon the spurious path
leading to commonty –
believe my sense: she'll do great deals
though nobody may be aware about –
She'll sail the sea with her brilliant ship
overpassing Ëarendil
and be famous amongst her peeping peers
more than now amongst us!
Nobody shall laugh at her wiseness horns
(unless he dares and fears)
for she has been blessed by the Golden Woods' Lady
uncommonly
amidst the rarest ones!
But she is no Goddess:
she's not greedy neither jealous
her power shines along all around her
which you can have your part of
if you deserve –
So come upto the silverish maiden
watch her eyes bright and long
(there's inside a whole world)
admire her holy gift:
aye, come ye fools,
& Stay
& See
the Amazing Glittering Corner Gal!

to Stacey Viney
Aug. 9, 2006


Voyez la petite fille argentée
aux longs yeux clairs fixant le monde
grâce aux Palantíri modernes
pour voler au-dessus de pays inconnus
resplendissant son intelligence sur les Vulgaires !
Comme je voudrais la connaître mieux
pour vous dire la largesse de son cœur
son brillant esprit compatissant
et sa curiosité sans-fin !
Si toutefois vous la regardez
avec des yeux indemnes
vous verrez qu'elle est de la race des semi-hommes Eldariques
qui foulèrent la Terre du Milieu pour guérir destinée
et partirent vers l'Ouest.
Elle n'est en aucun cas sur le sentier fallacieux
qui mène à la communauté –
croyez en mon bon sens : elle fera de grandes choses
bien que personnes puisse ne s'en apercevoir –
Elle naviguera sur la mer dans son éclatant navire
outrepassant Ëarendil
et sera célèbre parmi ses pairs piaillant
plus qu'aujourd'hui parmi nous !
Personne ne rira de ses cornes de sagesse
(à moins d'oser et craindre)
car elle fut bénie par la Dame du Bois d'Or
exceptionnellement
parmi les plus rares !
Mais elle n'est pas Déesse :
elle n'est ni avide ni jalouse
son pouvoir irradie tout autour d'elle
dont vous pouvez avoir votre part
si vous le méritez –
Venez donc jusqu'à la vierge d'argent
regardez ses yeux clairs et longs
(il y a au- dedans tout un monde)
admirez son don sacré
oui, venez, idiots,
et restez
et voyez
la Stupéfiante et Eclatante Fille du Coin !

pour Stacey Viney
9 août 2006


Temps, il est temps de vivre – cesser la plainte et poursuivre la route, en laissant le follet crapahuter à gauche, à droite, épouillant le genêt ou bousculant le thym, faisant rouler sous sa semelle la pierre ocre et sèche.
Le criquet qui se frotte l'aile – si proche et si lointain – ne saura jamais rien de la lubie des hommes – à quoi bon rechercher la noise quand le criquettement suffit ?
La folle vague de mon âme laissez-la donc se briser sur ce littoral étranger où rien d'autre n'attend que ce sable et ces rocs, sentinelles, témoins de la futilité de l'homme !Mais regardez-le donc construire ses Babel pour se prouver qu'il vaut autant que tous les dieux !
Stupide et présomptueux termite – irresponsable et égoïste ! Que t'importe si ma tête est vague et folle – si mon cœur se plait aux songes licencieux – si mon esprit ne calque pas ton inconsistante logique ?
Ah ! Comme elle est heureuse en ses folâtreries mon âme ! La tienne pourrait-elle en dire autant ?


l'oiseau libre fait fi des lourdes lois de la gravitation hors la foi mais créant sans commande ni principe il vole sent la plage est son refuge il va vibre et faux gueule vrille le ciel de ses circonvolutions excentriques se heurtant au lent dais calciné et relent des roides pensées de la ville tintamarre l'aîné des penseurs frivoles les prisons booléennes de la rectitude coutumière il plane libre au-dessus du paysage uni languide et monotone violon ou cello l'i bée rhotacisé (ibis érotisé) solitaire et mots dits que voudrait-il de plus Horla l'oiseau l'ibère des entraves édulcorées du Grand Frère image Eudes maux de la planète assimilée au simple objet du désir ustensile jeu table mais la mare lénifie dès le soir l'aile et ganse de plume de l'oie zone affranchie de l'édifice kaléidoscopique c'est l'oie l'oiseau sans loi lointain loisible et frivole vole oiseau-lyre lire loi Zoroastrienne faisant fi des littérateurs lavons les spasmes de l'espace pour lui les sécher mieux qu'il libre plane et vole hier comme aux vantaux rides du para dix par une seule voix aux libres vols de l'oiseau libre l'oiseleur ne l'aura pas rade hispanique abords débats tollé gît fer en l'air mes tics de langue âge ah jeune homme je nommais pluvieux jeudi ornithorynque mais l'Oise hors la Loire évolue libre oiseau faisan fidèle Egisthe hâteur quand le veau gueule vrille l'oreille unijambiste langoureux l'oiseau moucheté qui là-bas fond sur les nues bien en évidence en nævi denses il est libre effet fin Allemand songe !
l'oiseau libre
pour Vogelvrij
10.8.06


La coquille est vidée de sa substance – l'ermite a fui sa retraite – il s'en est retourné vers ses frères. Car s'il recherche honnêtement l'isolement, il lui faut bien admettre qu'il n'en trouvera jamais de meilleur qu'au milieu des ses semblables.
Il voudrait pourtant fondre, se liquéfier : disparaître, qu'on ne le voie plus, qu'on le laisse non pas en paix, mais seul à combattre avec l'ange !
(toujours ce même dilemme entre solitude et compagnie : l'homme n'est un animal grégaire que parce qu'il est faible et craint la Nature – s'il se sent en sécurité, il préfère l'isolement pour n'avoir pas à supporter l'œil critique de son voisin !…)
« O, grande entité lointaine inconnaissable, germe de l'univers et son moteur primordial, principe de toute chose et de toute chose la fin, Toi l'unique et pourtant ubiquo, englobant tout et contenu par tout, présent au moindre scion et confinant jusqu'aux étoiles, lumière du monde et sa cohérence, un seul mot de Toi, et fut créée la terre – un seul mot de Toi, et tout disparaîtra !
» O, Toi, matrice du moindre atome, laisse mon âme s'éblouir à la moindre de Tes parcelles, autorise mon cœur à sentir le sillage de Ta présence, permet à mon esprit de saisir le plus élémentaire de Tes sèmes !
» O, Athanor myrifique en qui tout est contenu, Toi qui transforme la matière en vie, qui du plus vil métal peut obtenir l'or le plus fin, ô, grand et unique Alchimiste, si ma requête n'est pas trop présomptueuse, mande Ton envoyé auprès de moi, qu'il lutte et qu'il me vainque et m'abandonne purifié !
» Que j'en sois digne, ô, splendeur des splendeurs, Toi la seule beauté, dont tout l'art des humains n'arrive pas à égaler le cent millième, accorde-moi, ô, Maître de mon âme, l'ombre du reflet de Ta faveur, pour, non parmi les hommes m'élever, mais aux confins de Ta présence m'abaisser !
» O, père de tout père, mère de toute mère, Souffle vivifiant, dont nous ne sommes même pas la réminiscence d'un songe, Toi que j'aime de tout mon cœur, révère de toute mon âme, cherche à comprendre de tout mon esprit, accorde-moi une once infime de la sainteté du moindre de Tes anges, et même moins : j'en serai honoré plus que mon être le pourra jamais porter, et pour un temps plus long que l'éternité même ! »
Mais l'Ange n'est pas venu, et c'est le démon intérieur qui a combattu le stylite –


Ha ! Ha ! Ha ! L'éternelle dualité du voyageur – l'oscillation constante de la balance entre la droite et la gauche, le bien et le mauvais, le beau et le laid ! Le fléau recherchant vainement le parfait équilibre – absence de blâme – la versatilité du langage et de sa pensée : rien n'est jamais acquis (et seuls les imbéciles…) Regardez-le marcher, en ligne droite, et soudain, sans crier gare ! le voilà qui bifurque à droite, qui bifurque à gauche, ou fait demi-tour – qui sait s'il ne vient pas de s'apercevoir qu'il a perdu quelque chose en chemin ? Si l'on pouvait, du haut du ciel, tracer son itinéraire accompli, certes il nous semblerait l'errance de Thésée dans l'édifice de Dédale !
C'est qu'il laisse parfois les rênes du chariot au gré divin du frère de la belle Hélène – par d'autres fois les abandonnant à son jumeau mortel oncle d'Electre. Ainsi court-il en tous sens – refoulant ses propres empreintes – tantôt se fourvoyant sur une sente en cul-de-sac, tantôt marquant le pas sur une route pavée d'or… Car il sait bien, quoi qu'il advienne, que tout cela ne mène à aucune autre issue, que la terrible, la cruelle, la terrifiante inévitable issue !…
Il vagabonde, il erre, semble-t-il, l'indéchiffrable voyageur – mais lui sait bien que le qu'il trace est celui qu'il a choisi, le tortueux chemin de la découverte de soi-même, sur lequel il achoppe souvent, trébuche et tome nez à groin avec des monstres tapis aux coins d'ombres, qu'il préférerait ignorer – mais le succès de son parcours est à ce prix-là (il fallut braver des tempêtes pour trouver le Nouveau Monde !)
Telle est sa quête, et le moindre recoin visité lui découvre un pan ignoré de la bizarre créature appelée Homme –


Ne cherche pas ici, ô lecteur téméraire,
La face ineffable et terrible de ton dieu,
L'ultime plan secret qui façonna la terre,
Ou de l'âme immortelle un écho radieux ;

Il n'est rien en ces vers qui parle le langage
Sibyllin des sermons des clercs en simonie
Ni celui, plus obtus, qu'utilisent les sages
Pour inciter la foule à vivre à leur profit ;

Les mots dont je me sers ne choient pas de l'éther,
Ni mon inspiration ne me parvient des cieux,
Elle est bien de ce monde, inscrite sur la page,
La phrase séculière inspirée de ma vie !


Zwischen den Sternen, wie weit (1)
Que de distance ! Vois, cette ombre au coin de ton œil, tourne la tête, un arbre naît, au tronc vide et larges feuilles en piques tombantes, mais sans nom, ce n'est rien, place-le devant toi et le nomme : voici, ses piques bougent !
Masse protéiforme et blanche sur l'azur, informe à l'abord : nuage ! et le voici qui va, par le ciel, porté par le vent ; dragon ! il se couvre d'écailles et vomit du sang ; amant ! il s'alanguit, et s'étire en son lit de soie bleue, nu, étalant ses formes douces et dorées, en une pose expectative dressée ; tu détournes la tête : il a fui !
Les yeux clos. Ton ouïe vante le souffle des branches ; ta peau brûle l'ardeur du soleil ; dans ta narine éclot la fleur tardive ; et ta bouche formule l'âcre odeur du tabac. Assis au centre du néant, tu électrises le chant d'un grillon, plante du pied la peluche d'une pelouse, agace de tes poils la triple paire de pattes d'une mouche, et nommes le jour !
C'est en été. Le vent du Nord en rafales s'essouffle – le retard du soleil n'atteint pas le zénith – la rose rose touche à son crépuscule épineux – les ultimes volutes se fondent dans l'air.
Les yeux ouverts. Les choses prennent forme floue – mais tu dis "vent ! soleil ! rose ! mégot !" et soudain elles se distinguent – ce n'est pas le vent qui est chaud, ni la rose qui s'évapore – le soleil ne décline pas et la cigarette est finie !
Là, ce chapeau coiffant ce que tu crées orbe de fer, tu le fais crête de montagne – cet orangé émergeant du vert (mais tu les aurais pu peindre différemment) tu l'ordonnes en gerbe de cyclamens !
Ainsi, chaque matin, décillant tes paupières, il te faut recréer le ciel et la terre, pour qu'il y ait un haut et qu'il y ait un bas, afin d'orienter ta conscience, et tu profères la lumière afin de nommer toute chose. Mais avant cela, il te faut extirper du tohu-bohu ton esprit planant sur le vide. Alors seulement peux-tu envisager le lit et sa sortie, pour enfin consacrer le jour que tu as fait naître…
O wie unfaßlich entfern. (2)


N'est pas qui veut de cette terre.
Non qu'il faille le mériter
– qui donc voudrait dépenser ses efforts à l'obtention d'un monde ingrat ?
mais pour certaines âmes
les plus sensibles
la volonté n'y suffit pas,
il y faut du travail, de la persévérance,
pour transcender ce sentiment d'étrangeté,
d'exil en cet univers
– et d'incorporalité chronique.
Il faut toute la force du courage
– et celui qu'on n'a pas !
pour s'intégrer aux autochtones
qui révulsent au prime abord,
s'habituer à leurs faces bizarres,
leurs manières étranges,
leurs coutumes farfelues !
Il faut apprendre chaque jour
à mater davantage le pur-sang sauvage
pour qu'il ne vous mène qu'au trot,
dompter les habitudes,
rendre dociles les instincts
domestiquer les mœurs
et les stratégies indigènes.
Ou accepter sa différence,
l'ostracisme qui l'accompagne,
et n'être qu'un paria parmi la foule immense,
sujet de curiosité et d'étude,
– parfois même d'internement !
en tout cas solitaire,
sans nul espoir de rédemption,
ni perspective d'évasion,
uniquement d'éventuelles
mais rares rencontres
de compréhensions relatives
noyées dans le ressac aveugle de l'incommunicabilité –
et supporter les analystes, les gloseurs,
les augures, les interprètes,
les traducteurs et les exégètes,
ceux-là qui sont persuadés
pouvoir connaître et comprendre
autrui mieux qu'il ne fait lui-même
et qui ignorent que
n'est pas qui veut de cette terre !…


Ma tête est vague, ma tête vogue et parfois s'affole, emplie du brouhaha de contrées disparues. Placé sur la terre immuable, sous le ciel toujours en mouvement, l'esprit itinérant a rompu les amarres de la compagnie des hommes, il erre voyageur en son propre sillage, enflant sa voile au souffle de la nuit.
Une voix gare crie là-haut car le rivage approche , inconnu, grève déchiquetée, adoucie de longs bancs aréneux de blondeur s'épanouissant d'un éclat plus clair juste avant que la mer ré-ingurgite sa salive.
Une longue plainte se meurt là-haut car la nef a viré pour rejoindre le large à l'instant où sur la falaise un éclair a percé les nues, trahissant la présence d'une intelligence – ennemie, cela va sans dire !
Ainsi va le navire filant sur son erre à la recherche de l'ultime îlot désert inexploré où déposer son équipage et relâcher sa cargaison, filant, oui, sans repos, comme l'arche attendant que ne revienne la colombe d'Ararat ou de New York…
Si la chiourme s'agite, il faut, comme un bon capitaine, faire briller des trésors dont on ignore l'existence, et s'abandonner l'espoir de bientôt joindre aux antipodes l'anse longtemps désirée où loin des regards mouiller l'encre.
Il est long le voyage, elle est longue l'errance, et plus qu'Ulysse vers Ithaque languissant sa maisonnée, il en aura fallu des mers et des océans traversés pour atteindre au havre escompté !
Et dans la cale de mon crâne bringuebale mon esprit par le tangage chahuté, et fragile et frivole fret, par le langage cahoté, dont le roulis calque l'humeur et qui ne sera satisfait qu'à la rive vraie arrivé –
à la rime mère arrimé !

12.8.06
_____
Notes :
(1) Rainer Maria Rilke, D
ie Sonette an Orpheus, II, 20 : "Que de distance centre les étoiles."
(2) idem : "Oh ! quel inconcevable éloignement."

jeudi 28 février 2008

Les monologues de l’âme, 31-45

* * *

31. Qui s'exprime au travers de nous ?
De qui sommes-nous les prophètes ?
« Sommes-nous les jouets d'un aveugle destin
Ou les pions et les tours d'une divine main ? »
Car
en dépit de la réflexion
malgré l'à-propos de certains propos
les mots, toujours, inscrits nous échappent
d'intimes nous sont étrangers
quand l'encre est sèche sur le papier.
Nous avons cru nous être épanchés
mais c'est le sang d'un autre
coagulé entre ces lignes
et ces taches :
des larmes chues d'un œil inconnu…
Je ne serai ni le premier
ni le dernier à ce constat
l'œuvre accouchée prend son essor
vers son propre chemin
ne nous appartient plus –
c'est pour cela sans doute
que l'on tarde parfois à lui lâcher la bride
en y mettant un point final
et définitif
car il n'est plus alors
de retour en arrière possible.
De si profond que vienne l'inspiration
à la surface elle s'évade
n'est plus à nous.
et justement
de quels abysses surgit-elle ?
qui donc se cache au fond des mots ?
n'est-ce que nous
un autre nous-mêmes ?
ou quelqu'entité
métanthropique ?
et pourquoi écrit-on
– et d'abord à soi-même ?
qu'est-ce ou qui nous y pousse ?
par quelle alchimie mystérieuse
la larve de la pensée
s'envole-t-elle en papillon versicolore ?
Y a-t-il des réponses
à toutes ces questions –
et vaudrait-il la peine d'aller les trouver ?
(mais s'il en existait
n'auraient-elles pas été
de longtemps dévoilées ?)
Stylo stérile et plume obèse
– infatuée…
(alors pourquoi parfois l'urgence
l'empressement
ou l'oppression ?)

32. Ruhe, meine Seele
Quoi ?
Ta vie n'est pas celle que tu voulais ?
Tu rêvais d'envolées lyriques
de voyage au long cours
d'explorations et découvertes ?
Tu voulais la reconnaissance
sinon la célébrité
la pesée juste du cœur
sans jugement des actes ?
Ah, oui !
Tu voulais qu'on te voie
tel que tu te sais être
à l'intérieur
sans daigner le montrer ?
Tu désirais, mon âme,
être appréciée
sans avoir à te démasquer ?
La grande vie sans sortir de ta chambre !
Qui es-tu donc
pour ainsi exiger
que l'on vînt te chercher
pour ta grande valeur
– que je ne nie –
comme une émeraude
qu'il faut mériter en creusant !?
et quoi, encore ?
Les yeux des gens ne transpercent pas l'épiderme –
ils ne voient que la forme
qu'il leur faut rendre attractive
pour qu'ils s'attardent
un tant soit peu
et grattent sous la croûte
pour voir si le sang y est bleu !
et lorsque vous ouvrez la bouche
ce ne sont pas vos cordes
qu'ils voient en premier !
l'aspect prime
anima mea !
ça, tu l'as toujours su !
et ne te cache pas
derrière un esprit faible
ou abîmé :
tu sais bien que ça n'est
qu'un de tes artifices !…

33. Comme un puzzle
ou ces cubes aux faces colorées
chacune différemment
et qu'une fois mélangées
il faut reconstituer pour obtenir
quelque chose de consistant
tels sont tous ces
fragments de vie éparpillés
pas tout à fait des souvenirs
non
des parcelles comme échappées
d'une fresque de la renaissance
plafond gâté par l'usure du temps
et les inconséquences du gardien
– si peu conservateur –
Reconstituer la cohérence
l'intégrité de l'être
démantelé
dépecé
mis en miettes par trop d'espoir
vision trop élevée de soi-même
ou peut-être, tout simplement,
déformée
par le dépoli du miroir
les vides anémiques
à la surface de l'étang trop calme
(s'obscurcissant à force de s'y voir)
Parfois
(cependant)
dans cette étouffante torpeur
agacée de muscidés
un souffle frais
délecte les sens
réanime le sentiment
apporte un goût de renouveau
saveur suave d'un Pourquoi pas ?
rayon fulgurant d'un soleil
crevant par inadvertance
les nues d'orage amassées
en un cercle approximatif
autour de l'œil noueux
du cyclone de l'existence…
Alors, toujours,
ce vent venant des montagnes
où s'accroche une neige immaculée en plein été
porte avec lui des mots
comme de gargantuesques paroles gelées
crevant impromptues
révélant
des propos pétrifiés par la nuit
de nos temps (!)…
(comme un visage disparu
presqu'oublié dans la mémoire
resurgissant soudain
au travers d'une vitre
dans la fiévreuse agitation
d'un après-midi de juillet –
visage – reflet de cet ange
quién es como él
chassé – ce fut pour son bien !
du terrible monde inférieur…)
[n'a-t-il pas toujours aimé
la seconde saison de l'année
dans cette région exécrée
pour son cosmopolitisme
et ce goût de l'étranger
de l'incommunicabilité ?]



34. Comme à son habitude il s'égaille
à défaut de pouvoir s'égayer ?
il hait soi-même
donc il hait tout les autres (1)
mais hait-on ce que l'on est
ou n'est-on que ce que l'on naît ?
Propos décousus
en déconfiture –
Fermant la parenthèse
qui ne fut ouverte
que pour t'égarer, ô lecteur !
effilochant le fil
de sa toile déjà détramée
croit-il y pouvoir mieux voir par les jours de l'usure ?
ou ne cherche-t-il que la lassitude
et l'abandon ?
Justement : l'abandon !
pouvoir un jour se délasser
délacer ce nœud
relâcher cette tension permanente
se laisser vivre
se le permettre
trouver – enfin ! – le naturel !
"La culture est ma nature"
c'est-à-dire
l'artificiel !
Que finalement il s'accepte
se voyant vraiment au miroir
du regard de ses congénères
(il n'y a pas de fumée sans feux)
et qu'à la fin ce qu'il se rabâche
il se résolve à le mettre en œuvre !
(plutôt qu'en œuvres ?)

35. Ne comptez pas les jours
ne comptez pas les heurs
ne comptez pas les lignes ni les pages
vivez-les et parcourez-les !

36. Trop de souvenirs nous reviennent
parfois
en un trop court laps de temps
pour permettre à l'esprit
de traiter les informations
en temps réel
– d'où, bien sûr,
l'intérêt de notre inconscient !…
(encore faut-il que, par la suite,
la mémoire vive parvienne
à faire un usage utile
des données emmagasinées !…)

37. Que vois-tu donc
dans le boursouflement des nuages
éclairés en contre-plongée
par un soleil agonisant ?
Quelle image y projettes-tu ?
Quel conseil –
comme un aruspice ?
Est-ce la fraîcheur qui t'accable
la pénombre gagnant tes yeux
ou ce fardeau si lourd
que –
comme un Sisyphe
tu n'as de cesse de laisser sombrer
de nouveau
au plus profond de ton abîme
la crête à peine annoncée ?
Te ruiner
gâcher ton travail
n'aller jamais au bout des choses
de peur d'y voir leur "vérité"
et plonger
replonger ton regard
encore et toujours
sans répit
vers le fond vaseux de la mare
en n'apercevant ton reflet
qu'en une surface éphémère
par crainte si tu relevais la tête
de croiser celui que tu crois
critique ou réprobateur
quand il est simplement curieux
ou investigateur –
oui : tu redoutes la rencontre
de la balance d'Osiris
sans même remarquer derrière
par-dessus l'épaule divine
te recouvrant de son amour
le visage calme d'Isis…
La nébuleuse cramoisie des nues
t'invite à ses métamorphoses
tant au repli serein
qu'à l'envol vertigineux
vers des cieux énigmatiques –
le feu s'éteint,
il faut partir !…

38. "Tödliche Vögel der Seele" (2)
(Funestes oiseaux de l'âme)
ainsi seraient les Anges
loin de toute mythologie
thoraïque ou paulienne
tout ce qui nous dépasse
ces souffles
ces esprits que nous sentons frôler
parfois – en frissonnant
notre vaine nature.
ainsi seraient les Anges
fantômes circulant
au-dessus et à travers nous
moins conscient de notre présence
que nous ne sommes de la leur !
comme un vent caressant
invisible en lui-même
les hautes feuilles qui s'agitent –
comme l'haleine chaude
d'un amant dans le cou.
comme la trajectoire
en flèche noire fulgurante
des oiseaux dans un ciel d'été.
et comme aussi parfois
un sourire – un trait d'esprit
déchirant l'espace et le temps
sans qu'on ait eu loisir
à contempler leur genèse –
(mais)
l'on est distrait tout à coup
par l'étonnant spectacle sous le cerisier
des guêpes titubant
enivrées du nectar
des fruits pourrissant au sol –
image des hommes si peu conscients
de l'immensité laborieuse qui les environne –
elles se battent pour une pulpe
plus fermentée que les autres
– brèves luttes d'ivrognes –
volètent et cahotent
d'une cerise à l'autre
et chutent des brins d'herbe
qu'elles voudraient prendre pour appui –
et, rarement, s'envolent au loin
si peu capables encore de cet effort –
vision tout à la fois grotesque
et fascinante
drôle et navrante !
Et que serait l'Ange pour elles ?

39. Parfois nous vient comme un écho
par-delà la vallée des ans
d'une âme morte bien avant
notre propre mort.
que nous sentons sans pouvoir le dire
si familière
si proche de la nôtre
égarée dans un futur qu'elle ne soupçonnait pas –
sans pouvoir définir en quoi elle nous est proche
sans même bien comprendre sa proximité –
comme si un relent de sensibilité
avait chu lentement de nous
sur le support quel qu'il soit
où s'est laissée capter l'essence de l'Autre
comme si nous apercevions
sur la surface irrégulière d'un miroir piqué
un reflet de ce que nous pourrions être –
n'importe qui est l'autre
d'où il venait, où il vécut
qu'elle culture ou quelle langue étançonnait son esprit –
non, ce qui compte, c'est cette rafale de similarité
ce goût laissé dans l'âme de reconnaissance –
comme un signe oublié qui resurgirait –
ou la réminiscence floue d'un rêve…
Ce bruit d'épées qui s'entrechoquent
n'est que celui de deux idées jumelles qui se rencontrent
et qui résonnent à travers l'espace
que se partagent les deux mondes
à l'intérieur d'un seul cerveau
qui se sent comme un voleur
d'avoir eu la même pensée qu'un autre
plus grand, plus profond
et disparu.
Mais en deçà de cette vergogne
ce qui prime est la sensation
d'échapper à la course cruelle du temps
d'être affranchi de toute frontière
de ne plus exister seulement maintenant
et ici mais bien plus que partout ailleurs
nulle part et jamais plus qu'éternellement –
en quelque sorte d'être universel
c'est-à-dire non soi ni un autre
mais personne ni rien
ânanda fondu dans l'atman
enfin réalisé –
dans le néant.

40. Il faudra bien un jour que tout cela finisse
que tu te résolves à mettre le point
final à toute cette mascarade !
que tu acceptes ta vie
la présence des autres
le poids de ton âme !
remets de l'ordre dans tes neurones
classe tes souvenirs
tes traumatismes
règle leur compte aux dissensions anciennes
reconstitue des atomes éparpillés
l'organisme qui est le tien
somme toute et malgré tout !
au pis, résigne-toi…

41. Ah ! quoi !
Elle s'évade et cherche à nous tromper
évoquant ces instants que nous avons vécus
à demi morts
prenant à témoin(s)
nos peurs les mieux rivées
troublant notre regard
au voile sali de l'enfance
alors qu'elle sait bien
dans sa plus pure intégrité
que c'est ici
et maintenant
que se joue le drame !
Elle est notre amie, pourtant
ne veut notre mal
puisque partie la plus intime de nous-mêmes
la plus cachée, la plus fuyante
mais partie tout de même
et donc égale au tout
sans moins de valeur
– comme cet amour de la mère
qui se divise sans se diminuer (3)
Alors pourquoi ?
Pourquoi cette fluctuance
pourquoi ces ressauts
ces allées et venues
tergiversantes
cette fuite en avant
comme un paysage immobile –
pourquoi cette incapacité
ce refus, ce rejet
pourquoi ce déni du travail intérieur
que cèle-t-elle au fond de si inavouable
quel vice secret
plus grave encore que sa perversion
aphrodite-uranienne ?
Mais, peut-être, après tout,
n'y a-t-il rien de tel
au-dedans
rien d'équivoque ou de tordu
rien qui ne soit dicible
aucun barrage
aucune frustration
aucun acte terrible !
Et ce ne serait-elle
qui cherche à divertir
de la sente où nous nous sommes mis
pas elle qui nierait
l'évidence cachée
qu'elle voudrait plutôt mettre en lumière –
Sans doute ne fait-elle
que son travail interne en son abri
que dénigre l'Ennemi
l'immémorial adversaire
qui n'est jamais
(qu'il est dur de l'admettre !)
la part obscure le démon
inhérent à tout homme –
quelque nom que vous lui donniez –
passer alors par la porte étroite
escalader le mont pour trouver la clarté
ou se jeter
dans l'océan sans fin du chaos
primordial…

42. Mais non, dit-elle,
ne confonds pas le Néant et le Tout,
ne mêle pas en ton esprit
n'être rien et être vraiment !
La vie,
tu la sens palpiter là où fut la racine,
les veines et les nerfs
et les poumons débiles
te montrent, à chaque instant,
que tu n'es pas une illusion
une chimère, un sphinx !
La douleur n'existe pas
te murmurent les sages prônant l'abandon
mais tu sais bien, toi,
pour l'avoir ressentie si souvent
et si intensément
en diverses parts de ton être
que rien comme la douleur
ne prouver que tu existes
doleo ergo sum
cette douleur si loin en dedans fichée
que l'on ne voudrait rien plus
que sa cessation
tant l'on se sent piégé en elle
enclos et circonscrit
comme un kheperer doré dans un piège-à-mouches !
As-tu jamais senti mon aiguillon
plus profondément qu'en ces jours maudits
quand je te criais : il faut que ça cesse !
Je ne pourrai plus supporter cela
très longtemps encore ?
Et ne vois-tu donc pas
que pour ces gens dont la vie est de miel
qui vivent d'expédient
contents de leurs futilités
aveugles au vilain spectacle
et sourds à la cacophonie
du monde
ne vois-tu donc pas
qu'aucun d'eux ne souffre
exacerbant les malheurs bénins
ou s'affligeant de celui d'autrui ?
Mais comme alors ils pâtissent
si par chance leur vient un jour
un mal véritable
car ils n'y sont pas préparés !
Alors, non ! et j'insiste :
l'éveil ne provient pas de l'extinction
mais de l'embrasement
on n'atteint pas le Nirvāna
par le suicide des sens et de la raison
mais par l'acceptation de ce qu'ils nous révèlent
et par l'ouverture des portes d'airain
derrière lesquelles vous m'avez percluse
il n'y a rien de triste à vivre et à mourir
si je suis éternelle
je l'ignore moi-même –
et cela ne m'importe guère
si l'on s'ouvre à moi
et si l'on daigne me considérer
telle que je suis
de l'intérieur irradiant
pour vous accaparer le monde !
Ne me laissez pas enfermée
en cette boîte de Pandore
où je ne pourrai que m'avilir
m'abâtardir, me vicier, m'altérer
pour souiller le monde
lorsque je sortirai à la lumière
du jour !

43. Où s'en vont les oiseaux
lorsqu'à la nuit close
leur rhapsodie d'achève ?
Où tombent les étoiles
lorsqu'à l'Ouest s'élève
le premier cri du jour ?
Que devient notre esprit
lorsqu'au fond du tombeau
s'évapore le corps ?
Tout passe et tout s'écoule
un âge va
un âge vient
rien ne persiste
jusqu'à la montagne qui
à force d'érosion
s'arase –
pourtant la pérennité
s'inscrit dans l'esprit de l'homme
vertigineux concept
insaisissable
incapacité à concevoir la fin
de l'instant présent
toujours là –
le futur n'est qu'une fiction
le passé une empreinte qui s'efface –
seul le présent émerge du néant
s'oppose à lui
a l'existence –
or comment pourrait-il passer ?
– le présent est notre éternité !

44. Je te vois : tu ne m'écoutes pas !
tu parles sans arrêt comme fait la fontaine –
indifférente à la couleur du ciel :
pleut-il que tu coules quand même.
A quoi bon s'épancher
si l'on n'a rien à dire
si les griefs sont aussi clairs et limpides
que le ruissellement de la source ?
Tu dis “je” – mais à quoi te sert-il
puisque tu nie tout autre ?
La verdeur assassine t'offre un abri trompeur
tu cherches à masquer ta voix
voiler ton visage –
mais le moindre son de ta gorge
te révèle au monde !
Alors dis-tu “Non !
Ce n'est pas moi !
Vous ignorez ce qui se cache à l'intérieur
de cette apparence –
Je suis plus profond que les abysses primordiaux
le filet de ma voix qui résonne
au fond du labyrinthe
tel le marteau sur l'enclume de Vulcain
forgeant les chaînes du Minotaure
n'est que l'Echo de la plainte des Nymphes
qui demeurent en mon cerveau !”
Mais, c'est que tu ignores
la nature véritable des accords
qui font vibrer l'air
autour de toi.
Tu ne les perçois que faussés
par la résonance de ton crâne –
pour nous –
auditoire extérieur attentif
ça n'est qu'un livre ouvert sur les bas-fonds de ton âme !
Chaque onde parvenant au pavillon
nous découvre un pan immense
de ta citadelle intérieure –
Chanterais-tu
l'Enéide de ton existence
le Ring de ta cosmologie
ou l'Oratorio de ton cœur
tu n'en serais plus exposé
tel un écorché
devant les visiteurs malsains d'un musée des horreurs !
Le moindre de tes gestes
déjà
te dévoile –
alors le son
le voudrais-tu des plus ténus
de ta bouche
ne peut que dire au monde :
“Voyez ce que je suis !”
Tu souffles ta douleur à chaque expiration
un seul de tes pores transpire
ta plus intense vérité.
Ne croie donc pas que la fumée dont tu recouvres ton regard
puisse en quoi que ce soit cacher
ton désarroi !
Tu n'es qu'un humain ordinaire,
né, vivant et mortel, (4)
dont le banal destin
ne dépare pas
dans la grisaille de cet univers…
Le costume dont tu as recouvert ta maigre carcasse
ne trompe aucun des invités du Carnaval :
tous t'on déjà reconnu !

45. Ainsi donc le voici
tout de son âme revêtu
sanglotant, frissonnant
au moindre mouvement du vent !
Est-il là par hasard ?
– il ne sait pas,
ou par un faisceau d'aléas
collisions d'êtres au travers des siècles
racines qu'il ignore
et leurs noms mêmes –
N'importe, il se tient là
presque immobile
engourdi de sommeil et pourtant
tout en éveil –
ouvert au monde et le monde
à lui offert –
Il rend à l'air qui l'enveloppe
la portion de ce qu'il lui prit –
tel Echo il renvoie
ses bruits à la Nature et crie
à pleins poumons la rumeur des villes –
de la plante du pied il caresse la terre
et dans le fond bleu de ses yeux
se reflète celui du ciel –
Il n'est peut-être que sa langue
à rester sur son quant-à-soi
qui attend pour faire goûter
aux papilles des asticots
la saveur inconnue de sa chair
un moment plus opportun ! –
L'image appelle l'image,
le chant entraîne le chant –
dans les rameaux infinis de son âme
le moindre événement
la moindre sensation
– haleine effleurant un trait de son visage,
brin d'herbe s'inclinant sous le poids d'une masse,
ou tangage indécis du faîte au bord du ciel –
est reçu et rendu
approprié pour venir en retour
enrichir plus le trésor du cosmos.
Dort-il ?
On le dirait !
et pourtant ainsi alangui
derrière ses paupières closes
l'inaltérable vigie veille
surveille en sentinelle
documentaliste de son entour
recueillant fleurs, feuilles et fruits
pour des gerbes qu'elle en compose
distribuer l'utilité
à qui elle sert ou plait.
Respire-t-il
parce que l'air existe
ou est-ce que l'éther circonscrit la planète
pour alimenter la machine
de ses poumons ?
Et le soleil luit-il
pour que ses yeux y voient
ou est-ce sa rétine
qui d'adapte à son spectre ?
Car ce qu'il accapare
est égal à ce qu'il émane
il ne prend rien
de plus qu'il n'abandonne –
le filtre de son âme
rend la même quantité d'atomes
que ce qu'il en avale.
Tout le transperce, le traverse
pour n'issir de l'autre côté
que plus lourd d' expérience –
Si cependant il verrouillait
les fenêtres de sa psyché
s'il ignorait le monde
pour ne qu'en recevoir
sans rien jamais donner
certes le monde ne percevrait pas
son appauvrissement –
et les orbites célestes
ne seraient pas moins circulaires –
Or ce n'est pas là son destin
il lui faut derrière son masque
ruminer son labeur secret
pour à la fin remettre
à qui en a fourni la matière première
son œuvre
inachevée –

_____
Notes :
(1) "You hate yourself so you hate everybody else" Hazel O'Connor, Runaway, in Cover Plus, 1981.
(2) Rainer Maria Rilke, Die Zweite Duineser Elegie.
(3) "Ô l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie ! / Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie ! / Table toujours servie au paternel foyer ! / Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !" Victor Hugo, Feuilles d'automne.
(4) Il n'y a dans la nature humaine que trois seules certitudes : "Je suis né, je vis, je mourrai."

Les monologues de l’âme, 16-30

* * *

16. Par-delà le papier lisse du journal
il lève vers le regard sombre
ses yeux emplis d'incompréhension.
Mais que sais-tu donc de ma vie
et de mon œuvre ?
Tu n'en connais que la face émergée
celle que j'ai daignée
te présenter !
Sais-tu que pour une page de moi
que tu as eu loisir de lire
il en est resté des dizaines
- peut-être même des centaines
dans l'ombre de mon sein ?
Pour une page donnée en pâture
au monde qui ne voulait pas de moi –
pour une page accouchée nue
et présentée à bout de bras
à la foule assemblée du peuple
combien de mort-nées?
combien d'avortées ?
combien de sacrifiées
gaspillées
gâchées en pollutions
sur le froid carrelage de la vie vulgaire ?
Toi qui prétends connaître mes œuvres
sais-tu le labeur
le long travail de l'intérieur
les douleurs parfois de prégnance
l'inquantifiable masse de copeaux
nécessaires à la prise en forme
de la moindre de ces statues
dont tu admires la finition ?
Comment pourrais-tu voir quelque continuité
dans la suite de mes témoignages
quand tu ignores
tout bonnement
ce qui entre eux a pu surgir
quelles furent mes peines, mes joies
ou mes malheurs
mes rages dedans, mes coups de tête
ou mes amourachements ?
Que sais-tu de ma vie, oui ?
– et je ne parle pas de cette vie imaginée
ou romancée
tronquée
bâtie de fragments éphémères
dont le savant nom grec signale déjà l'imposture –
non,
je parle de l'existence
de la quotidienneté
de cette routine qui vous assomme
de ces longs jours passés d'ennui
des contingences et des aléas
qui sont le lot de tout être humain.
Ce que tu nomme ma "vie"
ce que tu appelles mon "œuvre"
ça n'est jamais
– tout bien pesé !
qu'une parmi les multiples facettes
formant cet appareil compliqué
qui charrie depuis sa conception
jusqu'à l'achèvement de sa déliquescence
cet animal dénaturé
que vous nommez homo sapiens…
Alors, de grâce !
cesse de te répandre
dans les pages des magazines
en hagiographe de ce que tu connais moins
que tout ce que tu en ignores !…

17. Le journaliste secoue la tête :
ça n'est qu'une hallucination,
un transfert !
Un poète ne peut parler
à travers les lignes de mon article !
Je sais bien qu'ils possèdent
une face mystique
un côté onirique
un tour surnaturel
ou peut-être magique –
mais tout de même !
Pinçons-nous :
j'ai dû m'assoupir !
Et cependant ne croit-il pas lui-même
par le labyrinthe des lignes
pouvoir concentrer et capter
l'essence de celui qu'il lit ? –

18. Mais voilà que s'étend
jusqu'aux confins du monde
connu ou inconnu
comme s'étend de l'oiseau l'aile
pour repousser l'air dessous lui
comme s'étend la mer étale
léchant le sable de la plage
et s'en éloignant d'autant plus
comme s'étend le bras
pour protéger le corps fragile
comme s'étendent les nuages
dont le ciel bleu chauffé à blanc
mais sans comme eux se liquéfier
se laisser noyer par l'ardeur
de l'azur –
du levant au ponant,
du nadir au zénith,
les longs tentacules filiformes
étendent leur absence d'ombre,
de Kuala Lumpur à Londrina,
de Wellington à Spendora
ou d'Aberdeen en Ouganda –
sur l'ancien monde et sur le moins
au-dessus des villes
par-delà les campagnes
sur Babel comme sur Sodome
chez les primitifs et les décadents
sur la terre et sur la lune
au cœur de leur étoile
au-delà de Pluton et de la voie lactée
jusqu'aux confins du monde
connu ou inconnu
s'étend pour s'en accaparer
s'en imprégner
en vivre
le spectre infini
la Conscience ?
la ψυχή, le Ka ou le Ba,
l'atman, l'anima ou le Ça
du Poète penche sur sa feuille
en train de recréer le monde
en trois, en sept ou en cent jours
il dit la lumière sera
et déjà la lumière est là !
pauvre corps fatigué
animé par son zèle
las de porter en lui
τά παντά τού κοσμού
frêle carcasse éphémère
particule d'étincelle
d'étincelle de l'univers !
d'où déborde jusqu'au néant
jusqu'au chaos
jusqu'à l'avant inatteignable
de la grande déflagration
une aura
un halo
une Présence
un corps astral
quelque chose de si
ténu
de si fin
de si pur
de si indicible
comme un geste qu'on croit
saisir au coin de l'œil
que dans la nuit des temps de l'Homme
jusqu'à celle de la Confusion
universelle
personne n'aura pu
de tous ceux qui l'auront tenté
approcher
contempler
définir encore moins
de manière approximative
et qu'on aura nommé
en tant de milliers de langues
en milliers de noms arbitraires
et parfois fantaisistes !
Là, assis,
courbé sur son labeur
sa main retenant sa tête
lourde de tant de vide
comme un étai le mur de la maison abandonnée
et l'autre maintenant la plume
ou la pointe de son crayon
vive, leste, agile et nerveuse,
voyez, venez !
mirer et admirer
le poète asservi à l'œuvre
et cherchez à discerner
flottant dans la pièce obscure et muette
les volutes évanescentes
de la fantasmagorie éthérée
de l'infinité de son âme !

19. Voilà le mot lâché !
– Es-tu si sûr de ton effet,
imbécile ? (1)
Et puis, quel mot ?
Puisque depuis que l'homme est homme
tant de mots nommèrent la chose ?
Il faudrait parfois être sûr
de ce que l'on avance
tout en ayant conscience que
c'est impossible.
L'âme, ainsi, serait mise à nu
mais qu'est-ce, l'âme ?
L'on ne sait si l'esprit
peut vivre sans le corps
car ceux qui le sauraient
ne peuvent nous le dire
apparemment.
Mais s'il en est ainsi
l'âme chez certains
est cette part sombre
– ou resplendissante
qui ne participe pas du cerveau
n'en dépend pas
et du corps se détache
au moment du trépas.
Mais pour l'autre elle est
cette portion immarcescible
incorruptible
et qui viendrait d'en-haut –
cette nephesh insufflée
dans la narine d'Adam –
infime part
du Ruach Elohim –
lot divin, donc.
Pour d'autres
elle est le siège de l'amour
des sentiments
ce que l'on continue de nommer le cœur
tout en sachant qu'il ne se peut trouver
au-dedans de ce muscle.
Certains diront qu'elle est
cette âme
l'un des principes de l'esprit de l'homme
celui le plus caché
le plus secret
et le plus important
celui sans qui nous ne serions
pas différents de nos cousins bestiaux –
Ah ! l'on sait bien ce qu'est le corps :
on peut le voir et le toucher
et la science aujourd'hui le sait analyser !
(sans parler de le reproduire…)
L'on sait aussi ce qu'est l'esprit
bien qu'ignorant comme il fonctionne
précisément.
Mais pour l'âme ?
Allez donc voir un prêtre ou un rabbin,
un brahmane ou un uléma,
un chaman, un druide, un lama,
un guru, un mage, un devin,
chacun d'eux se fendra de sa propre version
e vous ne saurez pas, de tous, qui a raison !
Un fait, pourtant, nous semble reconnu
au sein de chaque tradition
savoir :
ça n'est qu'au bénéfice
d'une solide discipline
d'introspection
que l'homme peut saisir
même si c'est un peu
le Pourquoi de son être
ce que nous nommons l'âme.
Comme si notre vie mondaine
masquait notre être véridique
comme si l'être humain n'était
par conséquent
pas destiné à cette vie qu'il aime
pourtant
avec un tel acharnement parfois
que le matérialiste qui ne voit
pas plus loin que le bout de son bras étendu
réfute l'existence de cette entité
et s'en moque
et de ceux s'acharnant à la voir !
Mais pourquoi lors tant de personnes
se sentent-elles déracinées
inadaptées ou décalées
pas faites en un mot
pour cette existence terrestre ?
Et sans elle
sans notre âme
que serions-nous de plus que l'animal
notre esprit nous servant
– plus qu'à la création –
presque exclusivement
à la destruction et au mal ?
Ainsi, oui, c'est fatal :
il faut que nous ayons une âme
sans quoi tout est perdu
et il ne reste plus
qu'à suivre le troupeau aveugle…

20. (Scène de guerre
La pie a voulu picorer
dans le cerisier du jardin
mal lui en prit !
elle n'a rien pu faire
contre le commando de tourterelle :
elle a dû battre en retraite –
et depuis
deux sentinelles
montent la garde
contre toute nouvelle
tentative d'intrusion !)

21. "Croire, croire que ce soir
peut-être ça viendra" (2)
Je ne sais pas la continuité
entre ce vieil adolescent qui épanchait son cœur dans ses cahiers
et cet homme adulte, sur le déclin, au cœur tari,
qui ne parvient pas à sentir pourtant
qu'il n'est plus cet adolescent !
Il y a comme une rupture
entre le temps et lui
comme une faille, un fossé,
une crevasse –
Oui, bien sûr,
il y a trente ans (ou presque)
il découvrit que le stylo pouvait servir à autre chose
que recopier cent lignes
et, peu à peu, s'éveilla en lui
comme un désir de confier au papier
ce je-ne-sais-quoi qui le hantait –
ou, bien plutôt
tout sauf ce je-ne-sais-quoi
s'enroulant dans la feuille comme on se dissimule sous un masque !
et, peu à peu, cet attrait pour les mots
devint hémorragie
il ne pouvait plus s'arrêter
du matin au réveil jusqu'au soir au coucher
il griffonnait ses jours en marées incompréhensibles
à la recherche de lui-même
usant de mille subterfuges pour n'y parvenir –
Comme une arête en travers de la gorge
il sentait en lui une gêne qu'il ne pouvait décrire
ni même situer.
Se disant que le temps ne pouvait qu'arranger les choses
il bavait de plus belle sur ses pages
composant prose et vers
qu'il aurait bien trop honte aujourd'hui d'exposer !
Comme une tour d'ivoire qui s'emplirait d'un pus qu'il faudrait bien évacuer.
Sa vie se résumait à l'ouvrir du cahier
lieu idéal de cachette
s'isolant du monde, y coupant les liens,
bien que les rares fois où il lui arrivât de le voir
ce fut précisément par les carreaux imprimés sur la feuille –
ça n'est qu'un paradoxe de plus…
Ce n'est que bien plus tard
apprenant à calmer les mots, à en capter le flux,
qu'il put se dire "Poète !"
sans se mentir
ni vouloir autre chose
que l'écrire dépouillé
de tout le romantisme adolescent
les chimères et les visions
d'œuvre imprimée, primée
– non tant la renommée que la
reconnaissance !
Oui – c'est plus tard qu'il comprit
que ce qui importait le plus
ce n'est pas être aux yeux des autres
mais aux siens propres –
s'accepter pour l'être par ses semblables –
conseil que dans son arrogance
ou dans son – innocence ?
il n'avait pas voulu entendre
de ses amis (d'alors) –
tout en subodorant
sans pouvoir en prendre conscience
la pertinence de leur dire (3)
Sans doute, peut-être, à l'époque
pensait-il le poète
ne pouvoir être que faussé
tortueux
incapable de se pénétrer
dans le séculier –
expliquant – excusant !
ses défauts, ses carences, ses impérities
par le statu de ce qu'il croyait être
syllogisme vicié
à la recherche de soi-même
là où il désirait qu'il fût
non où il se trouvait –
prenant la pose de ce qu'il voyait
au reflet du miroir déformant
de l'azur de ses yeux
pour mieux dévier le naturel
au prisme de l'apparence…
nécessaire enfance malheureuse
du poète maudit poursuivant son ombre
au lieu de regarder celui qui la projette !
tout était prétexte
à mascarade –
ce qu'il aura fallu de péripéties,
de détours, de virées,
de déviations, d'évitements,
de dévoiements et de déviances
pour fatalement parvenir
du triste enfant déraciné
à cet adulte démembré
tentant tant bien que mal
de rapatrier ses parties !
Ce qu'il aura fallu de temps
combien de ces années précieuses
pour somme toute ne passer
que du fatras adolescent
à la conscience pré-mature
de ce que pourra devenir
l'être qui se terre en arrière de soi !…

22. Un temps gris parfois vous inonde
comme fait le soleil renaissant du printemps
éveillant en vous une humeur enfouie
souvenir oublié d'un bonheur du passé…
Elle a sa propre mémoire
cette âme énigmatique
qui se tapit en nous
parcourant le cosmos
don de Prométhée
bien plus précieux que le feu
qui seul nous distingue
de l'humble punaise –
dans l'ouragan du temps qui s'enfuit
l'homme cherche la racine
où s'agripper –
vénération des ancêtres
(quel vertige que de remonter
le long des branches de cet arbre
dont l'on est l'ultime surgeon !)
adoration de la progéniture
tout ce qui peut nous ancrer
tout ce qui peut nous perpétuer
sur cette maudite terre !
Nous cherchons au-dehors
dans ce qui nous est adjacent
de quoi nous (r)assurer
dans un maelström
où nous avons été jetés
sans imaginer un instant
que le salut
puisse résider
tout simplement à l'intérieur –
comme en quête du chat égaré
on arpente le quartier alentour
alors que le maton épuisé
s'est assoupi derrière le four…
L'âme pourtant parfois
se révèle à l'homme aveuglé
en un assaut de lucidité –
comme un relent de déjà-vu
un spectacle plus clair que les autres
mais il ne sait pas
le reconnaître –
retombant derechef dans sa cécité –
quelque fois ce peut être en rêve qu'elle s'adresse à nous –
ou bien encore
dans le pépiement d'un oiseau.
(Ce n'est sans doute pas un hasard
si la mythologie chrétienne
a figuré le Ruach Qodesh
sous la forme d'une colombe.)

23. Toujours en questionnement
toujours curieux –
Remettant constamment tout
en question (?)
car, jamais, rien n'est établi
le repos entier est la mort
vibrion trublion
tourbillonnant
tout tourne tout s'agite
la science moderne
qui parfois s'égare
a donné raison à Pascal :
notre vie est dans le mouvement (4)
même si quelquefois
il peut vous sembler en désordre
inutile ou
stupide ?
C'est évident :
l'assise n'est pas
la position qui sied le mieux
à l'homme !
Les gens vont
Les gens viennent
les lient se font et se
défont
comme les connexions
au-dedans de notre cerveau.
La vie est un flux pérenne
dont il vous faut dompter les assauts.
Given life
il faut la mériter
– la méditer –
savoir l'apprivoiser
en comprendre les rythmes
pour en harmonie s'immiscer
dans sa funèbre danse –
car, bon, itération :
donnée pour n'être que reprise…
Appréhender la vie
saisir son mouvement
sa circulation chaotique
pour s'y mêler
(vivre vraiment)
afin que notre parcours
n'imite pas le vol calamiteux
des mouches !

24. Dans la sombre fulgurance de l'orage
à la fraîcheur ravivée de l'été
pourquoi donc aurais-tu le regard
tourné vers l'abîme de ton cœur ?
Etait-ce le relent en arrière de la gorge
de la béance des journées manquées
ou l'amertume encore une fois
d'avoir campé un personnage ?
Mais en es-tu si sûr ?
N'est-ce pas le retour du bâton
le contrecoup
le choc en répercussion
ou simplement la négation
de ce qu'en toi tu sais véridique ?
La vanité des gouttes
qui roulent sur le pavé
n'est, tu le sais, qu'une apparence :
rien ne se perd de ce qui vient des cieux !
Ne t'oublie pas
et ne renie ce que
tu as fini par admettre.
Forcément le conteur
porte un masque de fausseté
comme ces animaux imitant
les parures de la nature
pour s'abriter du prédateur.
Ainsi,
sous la beauté des mots
qui s'écoulèrent de la plume
il te faut rechercher le fond
sous le masque le vrai visage
et non saisir le propos à mi-mots
mais dans leur plénitude :
que la position de lecteur
ne soit pas pour toi un confort
mais qu'éveillé à ton tour tu deviennes
un faiseur !…

25. Tu ne peux durer toujours
– c'est impossible !
et ceux que jadis tu convoitais
sans véritablement les désirer
te sont désormais interdits
inaccessibles !
Nihil sub sole novum (5)
il y a cependant
un temps pour tout
pour toute chose
sur cette terre ! (6)
et ce pour quoi ton âme vibre
n'est pas destiné à ton âge !
Et pourtant
ça n'est pas de ta part de la perversité
ce ne sont pas des attirances déplacées que les tiennes
la nature n'a pas fait
qui ou quoi que ce soit
inadéquat, inopportun
c'est simplement qu'une partie de toi
a été retardée dans sa course
et que tes sentiments immatures
ne siéent pas à ton esprit (d')adulte
à ton corps dégénérescent –
Dès lors te faut-il accepter
la flaccidité pour lot
cesser de dévorer des yeux
tous ces corps jeunes et beaux !
Oui, mais, oui, mais !
Combien de personnes par an
s'en vont au Musée des Offices
pour admirer ce corps parfait
se rassasier de ses délices ?
Car je ne fais rien d'autre – hypocrite !
qu'admirer de l'évolution
les plus parfaites réussites !

26. Apaise-toi mon âme (7)
sèche tes larmes intérieures
il ne t'est pas de raison de pleurer
ni pour te sentir alanguie –
laisse donc le Ciel s'épancher
il a lui sujet à le faire !
Et laisse à tes morts leur paix (8)
à tes morts et tes morts vivants
qui n'ont que faire de tes regrets !
Allez ! Lève-toi et brille !

27. Je ne cherche plus les mots
mais au travers d'eux
dans leur silence
ou leur retentissement
sans savoir quoi
mais qu'importe de trouver
ce qu'il faut c'est chercher
et chercher encore
chercher pour avancer
chercher pour ne pas stagner
ne pas végéter
pour se sentir vivant
dans son corps
plus seulement dans sa tête
se sentir dans le monde
comme ces montagnes placides
comme l'eau qui se fraie un chemin
entre les rochers jusqu'à la mer.
Les mots, non plus seulement des mots :
translation du réel sur la feuille
pour se prouver qu'on existe
s'en persuader
non plus partir en philosophie
questionnement sur l'essence de l'être
peu importe la finalité
il sera temps plus tard de se harceler de questions
– sinon, eh bien tant pis !
non: simplement s'ancrer
se faire et s'admettre humain
parmi les humains et pareil à eux
semblable sinon identique
le pourquoi, le comment attendront notre quête
il sera temps plus tard – sinon tant pis
ce qui compte c'est la présence
l'être au monde en sa plénitude…
En vérité je vous le dis
je suis vivant parmi les vivants
ne plaise aux dieux, selon mon espèce
(et foin de vos écoles de pensée !)

28. Alma mater – pater spiritus ?
le poète serait à l'âme
ce qu'est le philosophe à l'esprit
– et le physicien au corps ?
ses yeux :
une porte ouverte sur un monde
méconnu de l'homme ordinaire.
Ce qui semblera prétentieux
à qui ignore que cette vision
ne se fait trop souvent qu'au détriment de l'autre
celle qui est de la norme
ainsi, oui
certains poètes sont des fous
(et/ou certains fous des poètes)
d'autres n'ont pas d'alternative
que de le devenir
et certains, pour ne pas,
préfèrent fuir loin de ce qu'ils
ne perçoivent pas
comme le commun des mortels.

29. Et filius –
Parfois, dans la nuit
un cri qui ne servait à rien
retentissait comme un appel
d'un homme perdant pied
aspiré vers un inconnu
qui – forcément – fait peur.
Mais comment comprendre
lorsqu'on est enfant
comment saisir le concept
d'une vision différente
quand il est déjà difficile
d'appréhender les choses environnantes ?
Il vous semble distant
indifférent à l'alentour
parce qu'en réalité son esprit
contemple une autre dimension
ni meilleure ni supérieure
tout simplement
étrangère…

30. Or, soyez indulgents
pour ses errements
en ce jour sombre d'ombre(s)
où le gris transpercé
de flèches noires
dévoile les flancs
du firmament.
Dans la tiédeur du jour déclinant
d'Apollon l'offre chaleureuse
Flore assoupie recouvre de sa danse
aux sons des trompes de Borée
quand soudain toute bête fuit
selon son abri
devant les sanglots d'Amalthée.
Mais la nourrice ne pleure pas
longtemps les escapades juliennes
de son seigneur qui déjà revient
les plumes en bataille
ou l'or gouttant de son front
et rejoint en son lit
Héra ou Ganymède…
Alors si coule l'hydromel
une larme en suffira
pour l'enivrer
– pauvre terrien !
plus puissante que tous
les psychotropes sous le ciel
aussi ne vous étonnez pas
si face à la mer étale
il dit : "vague !"
et s'égare
impertinent
dans le moutonnement gris et blanc
de la stratosphère hermétique
réfléchi au miroir immobile
de ses pensées.
Il n'est pas fou s'il erre
et se perd
aux méandres léthaux
de l'absence
pas fou comme vous l'entendez
pas à lier ni aliéner
sans fil c'est qu'il cherche
à retrouver Thésée avant qu'il n'assassine
le fils de Pasiphaé
Car voyons, n'est-ce pas plutôt la Sphinge
qu'il faudrait supprimer ?
Alors disparaîtrait l'énigme
anti-gonique
et nul besoin de suivre à l'aveugle
les circonvolutions du donjon
à la recherche enfouie
du trésor du dragon !
et tant pis pour Ismène,
sa sœur…
qu'elle reste à l'état d'ébauche
avec ses frères
les Moires n'en tisseront pas
l'écharpe d'Isadora…
et plutôt qu'un funeste cortège
macabre
que Thèbes se réjouisse
en une fête aux relents
émoustillant les divines narines
blasées de tant de nectar !
Pardonnez-lui par conséquent
ses inconséquences
dites-vous qu'en ses propos confus
et décousus
se cache peut-être
la vérité nue dans son puits
les yeux bandés comme la Justice
mais la bouche édentée béante !
Cherchez sous le fatras des feuilles
l'insecte aux longues antennes
trônant sur le piège sucré
noir et majestueux
insensible aux cris des enfants
en ce jour de fière patrie
dans le calme relativisé
par l'expectative
viendront assez tôt les flonflons
et les pétarades !
Soyez, vous, cléments
pour le dément
ne jugez pas trop vite !
N'a-t-il pas toujours préféré
aux pédagogues
Pylade ou Patrocle ?
Le condamnerez-vous pour cela ?
Eût-il mieux valu qu'il fût
ευ-Κλίβης
plutôt que le mauresque
Alexandrin ?
Vous battez le pavé
toquez aux fenêtres
ameutant les chiens
plutôt que les loups
hâtant la Révolution
mais à bon chat
bourgeois et demi !
ça n'est jamais qu'un tour
complet sur soi-même –
n'alarmez pas la populace
contre Véga et Maldoror
n'envenimez les âmes innocentes
par vos convictions sans preuves !
n'échauffez pas au pogrom
de ce que votre esprit endormi
ne cherche pas à comprendre !
Laissez aux morts la paix (8)
et à la vie sa latitude…
(au poète sa solitude)
n'exhortez pas la foule indolente
au massacre au meurtre au chaos
nulle oppression nul préjudice
ne peut justifier une guerre !
Fallait-il honnêtement qu'Oreste
vengeât l'infanticide
se faisant à son tour sujet
matricide à rétribution ?
Au diable Baal-Zeboul
le seigneur des mouches !
Toutes ces œuvres à Octobre
en bloc ou en maïeutique
nous les voyons, hélas, avec un œil désabusé !
Au diable aussi l'homme en acier !
N'allons pourtant pleurer pour les cœurs
en solitude énamourés :
ils le font assez pour eux même !
Acceptez cependant je vous prie
sans nécessairement chercher le pourquoi
que son alerte main droite
s'agite pour d'autres passions
que les vôtres –
que son cœur et ses membres s'émeuvent
pour une autre forme de beauté
sans le nommer selon vos critères
qui pour communs ne sont pas
universels –
Oui, laissez-le parcourir
les couloirs et les galeries
de son propre labyrinthe
en quête du monstre tapi
et narrer ses més-aventures
avec ses mots qu'ils sonnent faux
à votre oreille inhabituée
et – assis dans la nuit
sous l'œil vermeil aphrodisiaque
portant à ses lèvres sa croix
de Malte peut-être
mais certainement pas d'André !
s'enivrant des odeurs qui affleurent
et du chant mêlé des grillons
et de la pierre de lune
l'ombre d'Hypnos le disputant
à celle du cerisier et du cèdre
le faible lumignon humain
rivalisant moins bien que mal
avec le clignement de la première étoile
attirant de surcroît les piqûres
qui n'aiguillonnent pas l'imagination
mais l'irritent !
l'aidant à grand peine
à circonscrire le papier
qui s'emmoite
comme le bleu de la nuit s'obscurcit.
Têtu
il lui faudra pourtant bientôt céder
et si ça n'est pas le sommeil
ce sera le rêve éveillé !
En attendant, esprits critiques,
laissez-le savourer
la sereine tiédeur
de son Hespéride !…

_____
Notes :
(1) "Tu es un imbécile qui fait de l'effet" Paul Valéry, Ego Scriptor
(2) Nathalie-Véga Goletto, Débordements.
(3) "You can never expect the others to accept yourself since you yourself don't accept your existence with its good and bad qualities," (Tu ne peux jamais demander aux autres de t'accepter tant qu tu n'acceptes pas toi-même ton existence avec ses bon et ses mauvais côtés) Φωτεινη Μπουφιδου, Lettre.
(4) Blaise Pascal : "Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort." Pensées, 129 (Bruns.)
(5) "Rien de nouveau sous le soleil" Ecclésiaste, 1,10.
(6) "Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel." Op. cit. 3,1.
(7) "Ruhe, meine Seele" Karl Friedrich Henckell. (Richard Strauss, Vier Letzte Lieder, Op. 27, N° 1.)
(8) "Lascia ai morti la pace!", Lorenzo Da Ponte, Don Giovanni, Acte II, scène 3.